Ragtime numéro 10 : Round Robin

 

 

 
 
Round Robin  
 
Œuvre collective
de la revue
Ragtime
 
 
 
 
 
 
Version du 01.07.2002
 
Le règlement


 
    Une berge, abrupte et pavée, dont le terne fleuve recèle un profond secret, que chaque passant semble appréhender par la circonspection de son pas. Les eaux s'en écoulent avec une nonchalance silencieuse qui ne trompe personne : les remous, la température, l'absence d'accès, même un chien n'aurait pas sa chance s'il venait à y tomber. Les regards au demeurant se portent rarement au plus sombre des ténèbres de l'eau, au beau milieu du fleuve, dans le carré formé entre les ponts et les quais. La plupart, lorsque le pas qui les mène s'arrête, que la voie de l'équilibre n'est plus à assurer par l'auscultation minutieuse des aspérités du passage, la tête qui les porte se redressant, s'élèvent rapidement vers l'autre rive, aux lumières vives, aux façades parsemées de niches de vie, dont certaines se laissent à peine deviner au travers du feuillage mouvant des peupliers. Parfois c'est une péniche, ou une barge, ou encore une corvette qui est l'objet de toutes les fixations - de celles des nouveaux arrivés à tout le moins. Seuls quelques solitaires, au beau milieu d'un recueillement, laissent dériver leurs yeux vers les perles scintillantes que les lumières des réverbères font sur les ondulations du courant. C'est qu'il faut, pour se réjouir de ce spectacle, avoir la tête au plus près de l'eau, être assis sur le quai ou même allongé, entre deux bittes d'amarrage, dont très peu sont reliées à un navire par une haussière, et ne plus être perturbé par les

   

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charivaris environnants. Mais ceux qui vont en groupe ne laissent échapper vers le fleuve que de furtives œillades, sèches et aguerries quoiqu'inquiètes, cherchant à s'approprier, le temps de traverser le lieu, la sûreté du passage.
 
    C'est que, pour le promeneur respectable, qui prend l'air après son repas, soit pour finir entre amis une agréable soirée, soit pour aérer ses esprits, après quelque lecture intense et exigeante, avant les affres de la nuit, ni la présence, d'un côté du chemin, d'un parc aux bosquets trapus et aux pelouses malfamées, trop sombres ou trop éclairées selon les parcelles, ni celle, au beau milieu d'une rotonde escarpée, en contrebas du quai, au ras des flots, de l'autre côté, d'un groupe de jeunes bruyants, festifs, hilares, dont certains surexcités, passablement éméchés, tous mal attifés et rebelles, n'incitent à prolonger la flânerie par de longues stations méditatives. Seuls les congénères de ces jeunes gens suspects, barbares, aussi louches que repoussants, se hasardent de leur côté, soit pour les rejoindre, soit parce qu'au fond ils savent n'y avoir là rien de dramatique ; moins qu'ailleurs en tout cas.
 
    Les ponts ne sont pas très loin. De celui qui se trouve en aval remonte, par intermittence, avec les regains d'un vent que l'on peut s'imaginer marin, de fortes odeurs d'urine et de détritus. Ce sont ces odeurs probablement qui incitent les passants à se retourner vers lui, lorsqu'ils approchent de l'eau ; ces odeurs, et, non moins irrégulièrement, le bruissement ou le claquement d'un bruit incongru et mal identifié, résonnant sous la voûte, ne venant, semble-t-il, de nulle part.

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Son arche, s'appuyant en contrebas de l'allée, forme un antre obscur qui n'incite en rien à prolonger dans ce sens la promenade. Les seuls qui s'enfoncent dans cette direction - y compris ceux dont il est manifeste qu'ils connaissent parfaitement le lieu - le font d'un pas décidé et le regard bas. N'importe quel observateur un tant soit peu aguerri comprendrait que le danger de s'attarder précisément à cet endroit n'est pas seulement imaginaire. Il faudrait, pour s'y risquer, que l'inconscience vienne d'une cause extérieure au lieu. Après le pont... ceux qui savent peuvent bien s'y rendre, ceux qui viennent, par la route, pour la première fois, sur ces berges, n'y pensent même pas.
 
    L'autre pont visible, en amont - un pont de fer, bien moins opaque que le pont de pierre - se trouve bien plus loin et se perd quelque peu dans l'obscurité du ciel. C'est un pont moins passant, moins charmant quant à son architecture, moins illustre également, moderne et sans histoire, sans légende autre qu'à écrire, et pourtant - n'est-ce que le contrecoup de la répulsion à laquelle oblige son vis-à-vis ? il faudrait s'y rendre pour s'en faire une idée plus précise - c'est un pont qui incite à la sympathie. Les promeneurs se dirigent spontanément dans sa direction, qui est celle aussi que tend à rejoindre le chemin de traverse qui vient de la route.
 
    En somme la géométrie du lieu n'a rien de fixe, sa géographie rien de définitif ; les quais s'imprègnent d'instant en instant des allées et venues des uns et des autres, des mouvements des populations qui viennent, qui stagnent ou qui traversent, qui repartent, des sons qui emplissent et qui meurent, des lumières et des vents qui s'estompent ou qui se revigorent.

   

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De tout ceci finalement, le plus palpable est l'étrange tension qui se cristallise brutalement à des endroits bien circonscrits du lieu pour se répandre comme une traînée de poudre sur toute l'esplanade. Alors, le plus instructif (mais qui procure un savoir tout pratique, une information plutôt, qui elle-même va influer sur cette mouvance), ce sont les réactions de tout un chacun. La peur, l'assurance, la curiosité, l'angoisse, la phobie, le morbide attrait ou la velléité d'escarmouche, de provocation, de bagarre, plus encore, qui sait ; ou bien, aussi, la tentative d'apaisement, de raisonnement, d'interposition, la fuite, le retrait, l'incitation, la tentation, le défaut de protection ou d'intimidation, la vulnérabilité ostentatoire, la lâcheté ; toute personne est investie d'une aura qu'elle déplace avec elle et qui constitue la densité ou la porosité de son espace, la potentialité des actions qui se trament, s'exécutent et se dénouent ; qui sait, en mal, en bien...
 
    Depuis deux ans je consacre toutes mes soirées à l'étude de ces réactions, à la scrutation de ces auras. Dans cette discipline, comme dans toutes les autres d'ailleurs, je suis un pur autodidacte. Pas de diplôme de psychologie ou de sociologie, nul maître à penser, juste de l'observation. Cette occupation a débuté à mon arrivée dans cette ville où je ne connaissais personne, où je ne connais toujours personne d'ailleurs, enfin, en tout cas pas de la façon à laquelle les gens pensent quand ils utilisent cette expression. Mes premières nuits dans cette ville, je les ai passées à errer, à la recherche d'un but à poursuivre, d'un lieu à investir. C'est ainsi que j'ai découvert ces berges. Elles m'ont fasciné.

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Je n'ai jamais trouvé de lieu si propice à l'étude des comportements, où tout mouvement d'humeur est exacerbé. Je ne sais si cela est dû à la présence d'un minerai radioactif dans le sous-sol, ou à l'observance involontaire d'une règle méconnue d'architecture, un nombre d'or dans la géométrie du lieu qui se reflète sur l'esprit des passants... Peut-être un pendule de médium ou un bâton de sourcier fourniraient-ils la réponse. Ou bien c'est l'antagonisme des ponts qui provoque cette tension chez ceux qui s'en approchent, tiraillés entre deux forces contraires. Ou bien encore la présence de mes semblables sur ces pavés. Enfin, toujours est-il que l'on se sent ici comme sous l'objectif d'un microscope, où tout apparaît démesurément grossi.
 
    Les premières nuits je suis resté assis sur un des bancs, dans un coin du parc, à l'Ouest. J'y ai vu bien des choses. Un ivrogne trop lucide se répandre sur sa déchéance, à grand renfort d'aboiements blasphématoires. Un groupe s'est formé autour de lui, grossissant au fur et à mesure que les badauds s'arrêtaient. Et je les ai vus se saouler tous ensemble, avec des bouteilles apparues comme par magie, et faire écho à ses cris, meute communiant autour d'un même dégoût de la vie. Mais cette solidarité unanime n'est pas la règle, ne croyez pas cela. Une autre fois une bagarre s'est déclarée autour d'un illuminé prophétisant la fin du monde pour la semaine suivante. Tous ces gens qui ne le connaissaient pas, et ne se connaissaient pas entre eux, ont spontanément formés deux groupes, l'un soutenant le prophète, l'autre voulant le faire taire. Et le pugilat qui a suivi n'avait rien d'une simple altercation entre des tenants de la liberté d'expression et

   

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d'autres plus soucieux de l'ordre public, mais c'était bien une bataille entre fanatiques convaincus ou non de la véracité d'une prophétie qu'ils ne connaissaient pas cinq minutes avant, et que selon toute vraisemblance ils oublieraient dès la place quittée.
 
    Un jour de faiblesse, où la solitude me pesait par trop, je me suis laissé aller à parler avec des inconnus au comptoir d'un café. Lorsque je leur ai raconté mes expériences nocturnes, ils se sont détournés, lâchant un méprisant et très sûr d'eux « pauvre voyeur ». Pour moi ce n'était pas une insulte, bien sûr, je revendiquais le terme, mais la réflexion qui suivit cet incident m'ouvrit de nouvelles perspectives. Jusque là simplement passives, mes observations ne pouvaient-elles pas s'enrichir si je provoquais moi-même les réactions des gens ? C'était une démarche plus exigeante, puisqu'il me fallait parvenir à garder une objectivité toute scientifique envers la scène qui se cristallisait autour de moi, mais j'attendais de ces expériences une meilleure compréhension des phénomènes à l'œuvre.
 
    C'est ainsi que de spectateur je suis devenu acteur sur cette scène que devenaient pour moi les berges, imitant parfois des situations déjà vues, parfois mettant en scène des idées nouvelles. Un soir, je me suis mis à parler seul en déambulant côté Ouest, feignant une conversation avec un compagnon invisible. Peu après un inconnu a commencé à marcher à mes côtés, remplissant mes silences par un autre discours, sans aucun lien avec le mien.

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Une autre fois je me suis mis à suivre un jeune homme et à imiter geste pour geste sa démarche, me tournant en même temps que lui, me grattant l'oreille à l'identique. Lorsqu'il s'aperçut de mon manège, j'ai craint qu'il ne s'énerve et me rosse pour mon insolence. Pas du tout. Il s'est dirigé vers une troisième personne, et s'est mis lui aussi à la suivre et à l'imiter. Assez rapidement nous fûmes une dizaine à marcher en file indienne, chacun accordant ses gestes sur ceux du premier de la file.
    J'ai cru assez longtemps que ces situations se prêtaient à une étude scientifique, qu'il y avait là matière à classifier, ordonner, ranger ces gens et leurs réactions dans des catégories bien précises. Je dois l'avouer, c'est un échec. Je n'ai pas d'explications, sauf une, et qui me coûte trop pour pouvoir y souscrire pleinement. Je ne serais pas seul. Je serais entouré de « mes semblables », comme je les appelle faute d'un meilleur nom. Nous serions en fait un certain nombre à hanter cette place, sans jamais nous parler d'ailleurs, constituant seulement une série de têtes connues, croisées trop souvent pour que ce soit par hasard. Et si cette armée de solitaires autistes était là pour les mêmes raisons que moi... alors tout ce qui s'est passé ici ne serait qu'une suite d'improvisations théâtrales, jouées d'après un accord tacite entre comédiens-voyeurs. Alors toutes mes théories tombent à l'eau.
 

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    Dehors sous mon saule, le temps file goutte à goutte comme par les orifices multiples d'une clepsydre trouée. Derrière mon rideau de verdure qui coule comme des colliers de perles autour de moi, je somnole avec langueur. Une canne, un fil, un petit bouchon et quelques plombs, le bonheur. La santé par les plantes et le bonheur par l'ennui dans cet endroit que personne ne m'envie. Accolé aux contreforts massifs du pont de pierre, cet arbre lutte de toutes ses feuilles malingres contre les vapeurs nauséabondes qui rendent ce lieu désert. L'odeur est la même que de l'autre côté du pont, mais un jour j'ai choisi ce côté, à l'Est, sans raison particulière. Ce lieu m'abrite ; il m'isole. Les parfums ne font pas frissonner ma narine. Normal, je suis éboueur de métier. Non pas par vocation, car il n'existe aucune vocation même chez les êtres les plus morbides pour vidanger les artères de la ville. Errer par les rues à l'arrière d'un camion que tous les impatients klaxonnent pour charrier des tonnes et des tonnes de déchets ménagers, ça n'a jamais fait rêver personne. La puanteur, c'est ma vie, mon quotidien. Cette odeur de viande moisie, de lait caillé, de marc de café et de trognon de pomme pourris fait maintenant partie de moi. Elle a imprégné tous mes vêtements, mes cheveux, souillé chaque pore de ma peau, marqué à vie mon âme. Je suis elle ; elle est moi. Mais c'est comme tout, on s'habitue, et maintenant j'y suis insensible. Alors ici, sous mon saule adossé à ce pont de pierre, je suis bien.

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    J'ai trente-deux ans, et cela fait treize ans que j'exerce ce métier. A quatre heures sur les starting-blocks, je m'élance chaque matin pour une tournée de la ville en camion vert et blanc. Ma journée s'achève vers quatorze heures, et je viens alors ici, tranquille, pêcher. Je traque la friture en buvant des bières dont je jette les canettes dans le courant. Je les suis du regard voguer comme des radeaux laqués sous le pont, et au-delà vers la mer que j'imagine dans mes rêveries diurnes. Parfois je reste jusque tard dans la nuit, à écouter le champ du fleuve qui souffle entre les branches. J'ai trente-deux ans et chaque jour, je me demande si j'ai raté ma vie, manqué quelque chose, brûlé une étape. Et chaque jour la réponse est la même : je ne sais pas... à quoi bon... dormons.
 
    Derrière le filtre pâle des branches souples, j'observe ce petit monde qui s'agite et qui s'attend, qui se guette et s'ignore avec ardeur. Ça ne me concerne pas, mais ça m'amuse un peu. Quand je n'en peux plus de fixer ce bouchon rouge et brillant qui frétille dans le courant, je rêve en profitant du spectacle de la comédie alentour, et quand je suis las de somnoler, je m'endors.
    Ainsi, il y a la folle qui engueule les oiseaux avant de leur jeter des quignons de pain à la tête, et puis les deux jumeaux qui à eux deux doivent bien avoir un siècle et demi, et qui se promènent à pas lents le dimanche en se tenant la main.

   

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Il y a des bandes de gamins le jour qui viennent faire les cons au bord de l'eau, et puis d'autres un peu plus vieux, ceux qui viennent le soir à l'heure où les ombres s'éteignent, histoire de faire les cons au bord de l'eau. Il y a les solitaires qui promènent les chiens et les couples qui promènent les gosses, les amoureux qui viennent se bécoter, et les désespérés mais pas trop quand même qui viennent se suicider, regardent l'eau, hésitent, haussent les épaules et s'en vont parce que, décidément, elle a l'air pas propre et bien trop froide.
    Et puis il y a Domi qui ne rôde jamais très loin. Lui, je l'ai repéré assez vite, un paumé, le cheveu fou et le regard aigu. Un peu Pierrot un peu Guignol, il avait l'air gentil même s'il est un peu curieux. Assez vite, quand j'ai compris qu'il viendrait souvent, je l'ai surnommé Dominique, Domi pour les intimes, parce que ça lui allait bien. Il m'intriguait au début, je ne savais pas ce qu'il voulait et ça me travaillait les méninges. Mais c'est comme tout, on s'habitue. Maintenant, il m'amuse. Entre deux Valstar, je le regarde faire son clown sur la rive opposée. Ainsi le temps passe et s'écoule au rythme de la danse de mon bouchon, un peu plus loin du début, un peu plus près du milieu, un peu moins loin de la fin.
    Honnêtement, du poisson j'en prends presque jamais. Il y a même certains jours où j'oublie de mettre un appât au bout de ma ligne.

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Et quand par hasard il m'arrive d'en prendre un, je l'admire un peu, je le soupèse, je fais danser ses écailles dans les rayons du soleil, puis je le remets aux flots avec la douceur que je peux. Je ne fais pas ça pour manger. Si je pêche, c'est pour le sport.
    Je ne saurais pas dire depuis combien de temps je viens ici. Trois, quatre, peut-être cinq ans chaque jour ou presque, avec mon pack de bières et ma canne sous le bras. Et lui, depuis combien de temps vient-il, Dominique ? Un, deux, trois ans aussi ? Sacré Dom ! Tout moi il y a dix ans !
    C'est presque un ami maintenant, il me fait rire, et parfois je me sens son complice, même si l'on ne s'est jamais parlé, si nos regards ne se sont même jamais croisés, et que je suis presque sûr qu'il ne soupçonne pas même mon existence. Pourtant certains jours, quand je dévale le talus qui mène à mon affût puant, je me demande ce que Dominique va aujourd'hui inventer pour me distraire : dérober les chapeaux des passants pour les remettre au hasard sur d'autres têtes nues ? Faire le mort au milieu du quai, jusqu'à ce qu'on essaye de lui tirer son portefeuille ? Mimer tout seul une équipe de hockey sur gazon en poussant les vieux et renversant les landaus ? Va savoir avec lui...

* * *

   

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    Et elle alors, qu'est-ce qu'elle vient faire là ? Sous l'arche du pont aval, côté Ouest, ni debout ni assise, on dirait qu'elle pratique l'Aïkido. En tout cas, elle agite lentement les bras et les jambes. Sa chorégraphie est silencieuse et, à vrai dire, à mon sens, totalement désordonnée. Loin, je m'approche de quelques mètres, sur la berge Ouest. De ce côté, le quai est jonché d'arbustes, à intervalles variables de trois à cinq mètres environ. On a ôté un carré dissymétrique de pavés à chaque emplacement, pour leur permettre de pousser sur une terre sableuse et grisonnante. Les arbustes ressemblent à cette terre. Leurs feuilles sont flasques, espacées, vert-de-gris, sur des tiges fatiguées à la naissance. A droite comme à gauche des arbustes, trois hommes alignés peuvent passer, sur les pavés qui tendent vers le vert, dans le gris, aussi, par la grâce d'une mousse poisseuse. Quand le ciel est bas et moutonneux, la bande de cette berge qui plonge sous le vieux pont donne envie de pleurer. Cependant, il fait nuit. Et la fille aïkide en désordre. Je me place machinalement derrière un bosquet ami, celui sur lequel, une fois, j'ai vu pousser et crever une fleur grise. C'était en mars dernier, le 14 d'après moi, l'histoire d'une fin d'après-midi, sous un ciel gris et moutonneux. La nuit, comme aujourd'hui, le ciel n'a aucune importance. Ce sont les lampadaires qui comptent. De ce côté-ci, ils sont littéralement fichés sur la paroi qui borde la berge, à gauche quand je marche vers le pont aval. Fichés à intervalles irréguliers par rapport aux arbustes. Les lampadaires sont plus nombreux. Quelqu'un, quelque part, un jour, a décidé de ce nombre absurde de luminaires sur la berge : 84 sur les 250 mètres qui séparent les deux ponts. Ils ne sont pas violents les pauvres, et diffusent une lumière rose-orange.

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De ce fait, la nuit, le vert-gris laisse la place à un noir-rose-orangé futuriste. Les ampoules sont hautes, peut-être à quatre mètres de hauteur. Ovales au bout de tiges discrètes de métal gris.
    De mon arbuste, j'observe la fille incognito. Je ne vois qu'elle. Au bout de deux ans, j'ai tout juste l'expérience pour ignorer sans faille les populations entières de mon lieu. Je peux focaliser à volonté, zoomer, élargir le champ. Eviter les questions bien sûr. A cause de la fille, j'abandonne pour ce soir mon recensement des têtes connues et ma velléité d'enfanter d'un événement incongru. Accroupi, je la regarde. Je n'ai pas froid. Mon manteau, à peine doublé, m'est nécessaire, mais le vent s'est tu et mes mains le remercient. Je pourrai cette nuit tenir des heures. D'habitude, l'ennui c'est le vent qui s'engouffre, le plus souvent du Nord au Sud, donc d'amont en aval. Comme la fille bouge sans cesse, j'ai du mal à évaluer sa taille. Ça m'énerve. D'une manière générale, je m'énerve facilement. Question taille, je suis très pointilleux. Moi-même n'étant pas très grand, j'aime commencer par jauger la mesure de mes congénères. Je lui attribue, à la louche, 1 mètre 64. 66 pour lui faire plaisir. Moi : 68. Par instants, la lisière des odeurs du pont se déplace et les effluves viennent caresser mes tissus olfactifs. Je suis pourtant à cinq bosquets, soit 20-22 mètres. A chaque fois, la vague est immonde. Comment fait-elle pour tenir, ce soir, sous ce chapiteau puant ? Tous les gars de la ville s'y sont retrouvés pour pisser ou vomir. Ça pique le nez, les yeux, la gorge, une odeur de poubelle intestinale. Insoutenable. Elle soutient, elle aïkide tranquille. A sa façon. Depuis au moins une demi-heure, puisque depuis une demi-heure je ne la quitte pas des yeux.

   

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Les siens sont fermés. J'avoue que je n'ai aucun moyen de le prouver, car son visage ne sort guère de l'ombre. Néanmoins, j'imagine qu'il faut fermer les paupières pour pratiquer correctement l'Aïkido. Je crève d'envie de distinguer son visage. Ça m'énerve. Elle porte un pantalon gris, un peu brillant, en toile imperméable, presque entièrement masqué par un long manteau rouge, serré, de velours non côtelé. Avec un capuchon rouge. La fermeture Eclair en est remontée des genoux jusqu'au cou. Elle se meut toujours aussi doucement, jambes et bras. N'importe comment ou presque. Ses pieds ne montent pas très haut, chaussés de fines tennis, à vue de nez gris-clair.
 
    Je veux voir son visage. J'approche, un bosquet, deux, trois. Stop, elle s'est figée. Je sens qu'elle me regarde, quoique je ne visualise toujours pas ses yeux.
« Approche ! »
J'approche.
« Plus près. »
Plus près. Je vois ses yeux de chat, ses cheveux courts plaqués. Son visage ! Je n'en dis rien, je garde pour plus tard. Le décrire : un régal à venir.
« Tu fais de l'Aïkido ? risque-je.
- De la Capoera. » Sa voix ! Pour plus tard aussi.

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Je suis pris de court. Qu'ajouter à cela ? Je ne vais pas lui demander la fréquence de ses venues sous le pont aval, je sais bien que c'est la première. Et puis c'est nul.
« Tu viens souvent ici ? abandonne-je.
- Non. » Evidemment. Quel con. Ça pue sous ce pont, à dégueuler. Je me convaincs d'exprimer ce qui me passe par la tête.
« Tu ne distingues pas comme une odeur ?
- Je ne sens rien.
- Enrhumée ?
- Non. Je ne sens rien. De naissance.
- Ah.
- Oui.
- Oh.
- Et oui. »
J'hésite entre me jeter à la flotte ou à ses genoux, pour tant de médiocrité. Je voudrais lui dire que je comprends mais je ne comprends pas. Elle reprend :
« Ce n'est rien. »
Sourire. Dents. Lèvres.
« Vous n'êtes pas du genre à mettre du parfum, ménage-t-elle.
- Je suis de quel genre ?
- De ceux qui traînent ici tous les soirs. »
Je baisse les yeux. Je vois sa main, tendue vers moi.

   

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    Tout ce temps pour que la tristesse des berges provoque en moi l'envie futile des mots, des regards, des gestes... est-ce la tristesse d'ailleurs ou l'allure curieuse de cette fille ? L'aurais-je abordée si je l'avais bêtement croisée sortant pressée d'un métro, en jupe mi-longue et collants résille, avec des bottes, un petit chapeau de pluie ; trop maquillée ou pas assez, aurait-elle eu le même visage ?
 
    Sa main tendue :
    « Venez, je vais vous montrer, c'est très simple, il suffit d'écouter.
    - Ecouter quoi ? Les bruits du pont ? Ecouter quoi ?
    - La musique... concentrez-vous, essayez donc de penser à tout plutôt qu'à rien... vous entendez ? La-la-ré-ré-si-do, roulement de caisse, la-la-ré-ré-si-do, percussions alternées...
    - La-la-ré-ré ?
    - La ligne mélodique. »
    Bien sûr, quel con. Jamais su me laisser faire, question imaginaire, jamais réussi à entrer, ni même à simplement essayer, toujours le sale sourire moqueur, comportement un peu grand frère, et l'envie qu'elle entrouvre ce manteau trop long, trop rouge. Son visage... j'en garderai l'image jusqu'à la fin des temps, ce soir je suis prêt à le jurer, à en faire serment avec contrat de sang, un lambeau de romantisme adolescent oublié dans mon âme promet d'en parler aux étoiles, aux arbres, aux passants que je croiserai dorénavant.

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    Elle esquisse un mouvement de jambes, danseuse d'un Kathakali qu'elle ignore, ni élégant, ni disgracieux. Je sens qu'elle va me faire un historique de l'esclavage, des combats camouflés en danse, du Brésil peut-être... elle sourit laconiquement :
    « Vous n'avez pas faim ? Moi si, cela fait longtemps que je suis là ; vous le savez, d'ailleurs.
    - Oh, ça... hihi...
    - Indien, ça vous irait, non, comme repas ?
    - Indien ? Oui, pourquoi pas. « 
    J'ai l'impression d'être un minable à la Woody Allen, un précaire intellectuel en mal sommaire de communication.
 
    Deux heures plus tard, nous sommes attablés au fond d'une sorte de couloir comportant deux rangées de tables collées aux murs, recouvertes de tissus plus que de nappes, éclairées par de petites bougies épicées, jaunes. L'accueil est inexistant, je reconnais dans le fond sonore un concert de coassements ; les deux autres couples de clients feignent d'ignorer totalement notre présence dans le lieu ; le visage de la fille est de plus en plus fascinant, cette lumière diffuse lui donne un relief mouvant, des traits ronds, mystérieux. Je crois me trouver en face d'un de ces êtres magiques sortis des contes orientaux. C'est peut-être un esprit, un pur esprit incarné pour ma perte dans l'image qui pouvait le mieux me ravir.

   

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J'ai soudainement peur, comment fait-on pour démasquer les esprits ? Je le savais, on me l'avait dit... comment fait-on ? N'a-t-elle pas évoqué son absence d'odorat ? C'est étrange, une absence d'odorat, c'est inhabituel. Elle a parlé de parfum... j'adore Süskind, vraiment, beaucoup, mais à l'envers ? Je me sens perdre le contrôle de ma pensée, ce doit être le vin qu'elle a choisi, trop capiteux. J'ai subitement un besoin impérieux de mes berges. Je suis généralement mal à l'aise en société féminine, mais davantage encore ce soir où le visage incroyable qui me fait face est en train de violer mon regard tant il le force. Je ferme les yeux quelques secondes, pour me réapproprier la vision, mettre entre cet être en manteau rouge et moi l'écran du fleuve que je connais si bien. Je peux rappeler à moi son image rassurante. Il est là, sombre, terne, recelant toujours son impénétrable secret ; je contemple intérieurement les berges où s'écrasent mes jours, le pont aval, le pont amont, les têtes familières, les groupes de jeunes buveurs, les détritus échoués ça et là, mon univers. Grâce à ce film auto-projeté, je suis à nouveau moi, je peux maintenant regarder la fille, elle ne m'atteindra pas, je ne la verrai plus : je suis moi. Mes images me protègent sans faille. Lui parler aussi, je peux, médiocrement. Mais je suis hors de danger. Je suis moi.

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    « Vous ne mangez pas ? demande-t-elle un rien violemment.
    - Si, c'est bon, la nourriture indienne : c'est épicé.
    Profondément débile, mon commentaire, dans toutes les acceptions du terme.
    - Dites, vous pensez à autre chose ? Je vous déçois ?
    - Hihi... Oh non, non, pas du tout, hihi, quelle idée !
    - Vous avez un de ces rires... très musique contemporaine, vous vous en rendez compte ?
    - Je ne sais pas si je dois bien le prendre. Vous entretenez des rapports particuliers avec la musique ?
    - Oui.
    - Hum ; il paraît que l'on compense souvent un sens défaillant par un autre très exacerbé.
    - Je ne compense pas. »
 
    Suis-je vraiment un imbécile, inéluctablement maladroit, ou cette fille est-elle - ce que je crois de plus en plus - une entité fantastique cherchant à déstabiliser mon être profond ?
 
    «  Nous ne nous sommes même pas présentés, je m'appelle Rodolphe...

   

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    Elle m'interrompt aussitôt :
    - Merci, mais je voudrais continuer d'ignorer votre patronyme, votre âge, votre métier, vos lectures, hobbies, fréquentations.
    - Voilà qui va sérieusement limiter ma conversation...
    - Je vais vous dire une chose désagréable : elle l'est déjà.
    Son rire clapote. Que répondre ? Elle a raison. Je reste ce minable Woodyallenien, de surcroît tout à fait incapable de passer à la phase logorrhéique de la névrose. Mes flashes de protection s'estompent, je n'ai pas le courage de les rappeler à nouveau... je suis en train de me faire harponner par cette fille, quelles que soient ses intentions, je suis cuit. Je risque néanmoins une pauvre question :
    - Suis-je tenu à un silence identique sur votre vie ?
    - Si vous voulez, je vais vous mentir consciencieusement, et vous aurez toutes les réponses que vous solliciterez.
    Une migraine terroriste me prend d'assaut. Mes tempes sont explosives. Je sens très nettement que mon cervelet souffre d'une douleur aiguë. Les berges. Penser aux berges, voir les berges. Je n'arrive pas à me raccrocher à leur existence, pourtant réelle, concrète, éprouvée maintes et maintes fois. Je crois que ma fréquence cardiaque va décrocher une médaille de sprint. Je devrais m'en aller. Me lever, la saluer poliment, marcher les trois mètres qui me séparent de la porte en bois acajou, pousser cette piètre barrière, et sortir. La nuit dehors doit être fraîche, agréable, enveloppante, maternelle.

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Je me dirigerais vers le fleuve, sans me hâter, comme je fais toujours, concentré sur les probabilités d'observer ce soir des phénomènes familiers ou incongrus, j'envisagerais mon désir d'activité du moment, si je vais ou non me prêter à un petit jeu d'interférence observatoire sur mes sujets... la fille me regarde droit dans les yeux, son sourire me mord, l'idée m'effleure qu'elle peut lire dans ma tête. La douleur devient insupportable.
    - Tenez, mangez ce bonbon, il vous soulagera. Ne craignez rien, c'est aux plantes.
    C'est bien cela, une espèce de sorcière.
    - Vous êtes très pâle, le vin sans doute, il m'a fait cet effet la première fois, prenez... - elle me tend un berlingot fuchsia - un vrai miracle.
    Je ne peux pas refuser, je ne veux surtout pas la vexer. De toute façon, je suis déjà pris, je ne vois plus comment je pourrais m'en sortir. Autant plonger.
    - Ne soyez pas catastrophé, nous allons passer des moments très agréables ensemble, nous pouvons parler des berges, je crois que le sujet vous intéresse, et de vos pensées en général sur les êtres ; ce genre de sujets passionnants, quoi. Appelez-moi Louise.
    Je mets un certain temps avant de réagir.
    - Louise... ?
    - Oui ?
    - Ce n'est pas votre nom ?

   

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    - Essayez donc de penser à tout, c'est tellement plus intéressant. Appelez-moi Louise, puisque je vous le demande. »
 
    A une vitesse fulgurante, j'imagine ce que serait ma vie si j'entreprenais de fréquenter quotidiennement cette femme... jeune fille... enfant, non, j'arrête les frais, ce n'est pas Lolita : femme. Ou même de façon hebdomadaire, voire simplement mensuelle... les effets d'un tel contact ne doivent dépendre d'aucune fréquence ; je suppose ma soumission instantanée, irréversible, horriblement jouissive ; je comprends la nature profondément esclave de mon âme, combien je subirai la douce souffrance des mensonges sus, admis, déclarés. Je sais déjà qu'avec une attention, une minutie semblables à celles que je réserve à l'observation des berges et de leur peuplade, je prendrai note des moindres mouvements de cette relation, de leurs naissances, croissances, évolutions, de leurs courbes et variations, des flux et reflux du pouvoir, des lignes évidemment scientifiques de chaque sentiment, sensation, action.
    Me prends-je moi-même pour un fou ? Je ne demande qu'à le devenir, qu'à l'être enfin puisque c'est là le sens limpide de cette rencontre. Une femme qui aurait pu se trouver banale, sans rebonds, ou disons, distraitement séductrice, simplement l'une de celles qui ont l'air si vivantes lorsqu'on leur parle et sont absentes quand on les touche.

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Mais je m'égare... quelques vers me reviennent brutalement en mémoire, à leur évocation je vais devoir réprimer un fou rire nerveux, que Louise m'en pardonne - je pense toujours comme si elle m'entendait le faire, je me pense en écoute - je ricane intérieurement, gardant pour moi mes compositions musicales contemporaines... :
    Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur,
    Un baiser libertin de la maigre Adeline ;
    Les sons d'une musique énervante et câline,
    Semblables au cri lointain de l'humaine douleur...

    Les vers sonnent le glas de mes recherches obstinées, trou creusé dans un inconscient dérangé, monomaniaque, paranoïaque, et patati et patata, je soliloque, que dire à Louise ? L'envie de lui parler de moi me démange, asticot de la contrariété ; j'ouvre la bouche :
    « Les sons d'une musique énervante et câline, semblable au cri lointain de l'humaine douleur... vous comprenez, Louise ?
    - Vous entretenez des rapports particuliers avec la souffrance ? »
    Je ne répondrai pas. De toute évidence cette petite inconnue prétentieuse me provoque et possède je ne sais quel don médiumnique dont elle abuse pour disséquer mon cerveau. C'est un saurien. Entend-elle ? Un saurien couvert d'écailles et des fameux longs poils jaunes du Diable, un saurien aux yeux félinement globuleux, aux dents imparfaites, aux sourcils discontinus et enchanteurs,

   

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aux lèvres nacrées marquées de petits sillons sombres... la décrire ? Non... pas encore... me borner à cela, la tutoyer comme je le faisais au début, elle n'a qu'à vouvoyer seule à présent... tu es un saurien, Louise, un fascinant saurien... je sais déjà que dans dix ans la même image me viendra à l'esprit, pour peu que j'en ai encore un, dans dix ans je répèterai qu'elle est un saurien, Louise, peu importe notre parcours.
    J'entrevois plus nettement l'avenir de cette rencontre, une liaison par intermittence, la domination muette et sensuelle de Louise, puis son absence prolongée. La disparition.
    Un jour, elle reviendra. Jusque là, j'aurais vécu, laissant dans l'incompréhension et le flou peu artistique la période Louise d'une vie de pique-assiette. Je m'amuse alors à donner à mon cervelet encore un peu douloureux les nouvelles du front de cette époque imaginaire où je reverrai Louise, pas tout à fait par hasard, mais pas vraiment par choix, comme un mauvais jeu de mots. Je goûte l'amère et longue saveur en bouche de la prémonition.
 
    D'abord en physique, selon intuition :
    Toujours bombé, large et rose, le front de Louise. Toujours charnelle, hédoniste, intelligente. Toujours les mains follement précises, le toucher frôleur et puissant à la fois. Toujours le rire clair, la voix quasi masculine, le clin d'œil moqueur.
    Toujours elle, encore moi.
    Et ces questions, zébrures à vif et persistantes, mémoire enfouie, pas occultée.

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    Y a-t-il une langue où le je n'existe pas ?
    Y a-t-il un pays où les jeux ne blessent pas ?
    Y a-t-il une femme qui n'est pas elle qui n'est pas femme ?
 
    L'arme du crime sera ce jour-là te revoir, Louise. Mobile ? La distance et le temps précédant nos retrouvailles. La victime ? La victime pauvre et désabusée, comme disent les poètes, ce ne sera ni toi ni moi, ni même tous ces possibles avortés entre nous, mais un élément qui nous dépasse, qui connaît tout et ne dit rien, un élément sans nom, quelque chose comme un destin, une vérité glanée dans les fonds de tiroir, usée, barbouillée, triste ; et qui regardera, inactive, l'échec de nos étapes.
    Oui, je serai même lyrique quand Louise me reviendra.
    Ce jour-là, Louise, je te donnerai le négatif d'une photo très belle, mélancolique et froide. On y voit un couple, la femme plus jeune que l'homme, enlacés tendrement ; leurs visages, de profil pour l'observateur, se regardent l'un l'autre avec une méchanceté évidente ; derrière eux, on croit un instant voir un ciel gris clair, dont l'observation plus précise révèle qu'il n'est qu'un mur un peu sale. Tu comprendras sans mots cette image qui fut nous. Et lorsqu'à nouveau, après une trentaine d'heures passées ensemble à rafraîchir nos mémoires sensitives, tu partiras en manteau rouge vers tes ailleurs, je me dirai le négatif d'une situation très belle, mélancolique et froide. Je noterai sans doute mes évidences à l'envers en riant contemporainement.

   

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    J'imaginerai que tu as eu des sensations semblables, que tu m'as laissé peut-être quelques mots. Je m'enverrai tout seul une lettre de toi, dont chaque phrase me sera dictée par la petite voix féminine en moi que tu aimais tant, un peu mièvre, clichée, trop évidente. Je ne résiste pas au plaisir de distiller des lignes auto-pensées de toi... comme je me régalerai à leur lecture... :
    « Je ne t'aime pas Je n'avais jamais repensé à toi. Je ne croyais pas que tu voudrais me voir. Je n'imaginais pas que tu avais envie de moi.
    Je ne t'aime pas. Je ne sais pas pertinemment à quel point je compte pour toi. Je ne comprends pas.
    Je pleure sans raison. Ce qui crie dans ma tête n'a pas de voix. Rien ne manque à mon cœur. Mon esprit n'observe pas le bord d'un gouffre. Ma foi ne s'investit pas sans motifs. Mon âme n'est pas dans le doute.
    Je ne t'aime pas. Je suis forte. Je suis insensible.
    Je ne t'aime pas.
    Je ne te dessine pas dans l'air à côté de moi. Je n'embrasse pas le vide en l'appelant par ton nom. Je n'ai pas un creux dans le corps. Je ne revois pas l'érotisme le plus long. Je ne suis pas malade d'absence.
    Je ne t'aime pas.
    Ce n'est pas avec le Diable que j'ai conclu un pacte.
    Jamais ce pacte ne fut nommé amour.

27

    Je ne me mets pas à penser que le temps est l'invention des esprits faibles. Je me tais quand tu me regardes. Je sais très bien où me mettre. Je ne garde pas pour moi ce que tu écris dans mon cœur. Je clame les brûlures que nous avons faites à nos corps.
    Je ne t'aime pas. Je n'ai pas de larmes franches. Je n'ai pas non plus besoin de toi. J'ignore que je te manque. Je n'ai pas embrassé ton front en partant. Ce n'est pas ce que l'on appelle un baiser aux morts. Ton visage n'est pas écarlate depuis. Tu es là, tu continues à m'écraser en dormant. Je ne t'aime pas. Je n'écris pas. Je te vois. »
 
    Deux heures plus tard je relirai ces mots avec les yeux masculins dont j'ai été si fier, je rirai encore. Qui n'aura pas compris ?
    Il y avait dans un pays malheureusement trop proche une femme qui m'a rendu esclave sans jamais donner d'ordre, une femme que j'ai voulu réduire au chaos et n'ai réussi qu'à aimer.
    Encore elle, toujours moi.
 
    Voilà en substance ce qui m'animera dans dix ans, Louise. Mais il va falloir vivre le trajet qui y conduit, vivre chaque jour entre notre rencontre et l'issue de mon pressentiment.

   

28

    J'ai la vision très nette de tout un avenir, Louise ; je sais déjà, ce ne sont plus des pensées dans lesquelles je m'absorbe en face de toi qui m'as interdit de raconter ma vie, je vois en dimensions multiples.
    L'horrible migraine me tenaille toujours, mais je résiste, je reste assis sans dire un mot, je lis le futur, tel Cassandre, je devine les persécutions prévues pour moi dans l'Histoire des Histoires...
    Il y aura des évidences de lien métallique entre nous, et le ridicule de notre refus à les vivre.
    Il y aura une voix humaine disant « Ce n'est pas grave. Mais c'est dommage... ».
    Je voudrais te prévenir, quelque chose va arriver... lumineux.
    Toute la préexistence n'est qu'un sillon. Et nous creuserons chaque fois un peu plus notre tombe.
    J'ai été choisi pour victime d'un événement rare, spectaculaire. Ma vie servira les penseurs, les analystes, les sociologues du monde entier et des générations à venir. Je suis sous la lentille du microscope observant l'humanité, je suis un microcosme extraordinaire, le point de convergence de milliers de regards, de millions d'idées. Louise, élément inhumain, révélateur de ma destinée, fil rouge, est l'aiguillon de ma sortie triomphale des chemins balisés. Enfin je serai reconnu. « Le chemin de Louise » deviendra mythologie, légende initiale des sociétés de demain. Car demain les hommes auront tous la vie que je vais mener d'aujourd'hui jusqu'à l'instant de ma mort.

29

Ils la rêveront tous, cette existence sans choix, dès qu'ils pourront formuler des pensées. Je suis le précurseur : demain, toutes les disparitions auront cause semblable. Le crime qui va m'anéantir, admis d'ores et déjà comme un fatum, messie véritable car me privant enfin des libertés fausses de la démocratie, ce crime que j'attends et peux décrire dès maintenant dans une clairvoyance miraculeuse, est un exemple du genre prémonitoire.
    Un crime prémonitoire, mots curieux mais justes.
    De petites mouches étincelantes dansent devant mes yeux, la table de ce miteux restaurant indien leur fait une scène hollywoodienne, les bougies paraissent mettre tout leur cœur dans la production d'un éclat douteux. Louise m'observe, elle lit dans ma tête, je l'ai démasquée, elle en est consciente. Son regard me fixe douloureusement. Il n'y a plus de peur dans ma présence. J'attends.
Nos regards s'affrontent pendant une bonne minute, et puis elle se lève, laisse glisser sa main sur mon épaule en s'éloignant, murmure « à demain ».
    Il ne me reste plus qu'à retourner sur mes berges, y finir la nuit. Je sais bien que tout a changé ce soir, que le sanctuaire qu'elles représentaient pour moi a été violé par l'intrusion de Louise, mais... où aller sinon là ?

* * *

   

30

    Je crois bien que cela fait trois mois que je n'ai pas dormi. Le matin, à quatre heures, je pars sans entrain faire mon office dans les rues désertes, éponger les traces des beuveries orgiaques et les ordures ménagères d'individus anonymes que je ne connais pas et que je ne veux pas connaître. A quatorze heures, fourbu, je me traîne avec lourdeur jusqu'à mon saule contre lequel je m'adosse comme on s'allongerait sur un lit de plumes bordé de draps de satin. Je somnole toute la journée, sans vraiment dormir, en surveillant mon bouchon rouge qui flotte.
    Inexorablement, il flotte. Je le sais, j'ai déjà essayé de le couler mentalement. Avec toute la force de mes yeux et tous les rayons psychiques que j'ai pu sécréter, j'ai tenté de l'enfoncer de quelques centimètres sous la surface de l'eau, mais rien, pas même un demi-centimètre. J'ai bien cru me griller la cervelle et m'exorbiter les yeux, mais rien n'y a fait et l'eau ne s'est pas troublée d'une ride.
    Depuis quelques temps je suis triste. Domi ne vient plus sur les berges. Ça fait quelques jours, (quelques mois ou quelques semaines, je ne sais plus) qu'il a rencontré cette fille. Elle est étrange, et grise, et rouge à la fois. Elle, je l'ai tout de suite appelée Dominique, par ce que ça lui va bien. La première fois, Dominique est venue entre chien et loups, à l'heure où tout autour de soi devient bleu.
    Je suivais des yeux une canette de bière que j'avais lancée à l'aventure des courants marins secrets et qui tournoyait devant l'une des piles massives de mon pont béni. Tout à coup, elle a disparu dans les flots, pour réapparaître fugacement dans les premières lumières d'un réverbère, puis enfin s'effacer à jamais.

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Dominique était là. Seule, sur la berge d'en face, elle faisait des exercices de Taï Chi Chose, avec grâce et contorsion. Intrigué, j'ai débouché une autre canette de bière, et j'ai regardé son ombre danser sur le sol en sirotant d'un air pensif. C'était bizarre, c'était beau. J'étais happé, non pas fasciné mais l'esprit comme englué dans une multiplication à sept chiffres.
    Essayez de calculer de tête 5 867 fois 342, et vous aurez une idée de mon état de conscience.
Je buvais ses gestes. J'étais ivre d'elle.
 
    Je n'étais pas tout seul à profiter du spectacle. Dominique était là, qui regardait Dominique. Je le devinais à peine dans l'obscurité, mais son angoisse était palpable. Dominique l'a appelé et Dominique s'est avancé. Ils se sont observés, Dominique a donné ses yeux, et Dominique s'est tu. Leurs doigts se sont frôlés, ils sont partis ; je me suis endormi.
    Je me souviens, ce soir là j'ai bu, plus que d'habitude, plus que de raison. J'étais amer sans être vraiment triste. Je savais qu'il y avait quelque chose de changé. Quelques flaques de brume planaient au dessus du cour d'eau ; dans mon écrin de coton, étourdi par l'alcool, j'étais bien. Bercé par le vent chaud et le roulis des voitures, j'ai passé la nuit sous le pont. C'était la première fois.
    Ah ! Si seulement Dominique avait dansé sur ma rive...

* * *

   

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Dix ans plus tard. Nous y sommes, Aurore. Et tu ne m'as toujours pas tué. Là-bas, si loin, dans tes yeux de miel, il y a toujours la lueur de poisse et de stupre, de mythologie et d'effluves, de khâgne et d'aïkido. Tu me dis je ne t'aime pas, tu me dis je t'aime. Tu es bien faible, finalement.
Ce soir, nous dînons italien. Qu'est-ce l'Italie, sinon une Calzone, accompagnée d'un vin de l'Hérault. La géographie culinaire a des limites ; nappes carrées, sourires ripolinés, Pakistanais râblés qui caressent les narines des clients avec leurs tulipes artificielles. Celui de ce soir mime moins ; il parle même.
- T'lip ?
- Non.
Tu me caresses doucement le crâne amoindri, le haut de la tonsure, comme depuis dix ans au restaurant ; ici tout est rite. Nous nous sommes apprivoisés, contre toute attente. Tu me disais à demain chaque jour ; chaque soir l'amour du lendemain faisait oublier les yeux fermés dans la nuit, la fin de l'amour de ce jour.

33

Car nous nous sommes aimés. En jouant, en duélisant, en duettisant. Assis sur l'herbe épaisse, je te lisais Duras, tu répondais Rodolphe, mon Rodolphe, c'est si beau, c'est si con, et puis non, je m'en vais, vous m'avez assez distraite pour aujourd'hui, à demain peut-être, à demain jamais. Tu m'énervais ; tu me disais soudain vous. Je ne t'ai plus jamais lu Duras.
Le garçon mal rasé apporte une carafe d'eau. Nous nous regardons ; c'est décidé : parlons boulot.
- Il faut que tu ailles voir Jean-Jacques et que tu lui dises clairement ta position et tes exigences.
Elle me fixe ; c'est si beau, ce que je viens de dire. Tu veux peut-être que je le répète ?
- Hein, Aurore, tu m'as entendu : il faut que tu explicites tes exigences.
Que d'ex ; tu dois mieux comprendre, voire adorer, cette phrase, sur nos nouveaux jeux, dans la vraie vie avec des êtres qui nous sont imposés par le dieu CDI. Aurore, toi qui te faisais appeler Louise. Aurore, Louise, Louise, Aurore ; on dirait le nom d'une écrivain martiniquaise imaginaire.

   

34

- Tu sais, ça n'est pas aussi simple.
- C'est ce que je dis. Ex-pli-ci-ter : ça n'est pas simple, je le sais bien.
- Je n'ai pas de courage.
- Pourtant, si tu veux avancer, cela passe par ce genre d'explication. Il n'y a pas trente-six façons de dénouer les problèmes...
- Tu parles comme... comme un ouvrier.
- Ne sois pas méprisante.
- Je ne suis pas méprisante, je suis objective. Tu te souviens quand je te parlais de ton rapport à la souffrance, quand nous balbutions les premières gammes de notre relation, les mots venaient mal...
- Oui, et alors ?
- Et alors, tu souhaitais déjà imposer ton point de vue, imposer un dialogue inutile et plat, comme celui-ci, fait de lieux communs. Tu as l'impression d'être assouvi, d'être plus grand, quand tu me traites comme une enfant.
- Il faut bien, tu es une enfant.
- Rodolphe, écoute-moi bien...
- Tu me quitteras un jour, c'est cela, je connais la rengaine...
- Non. Arrête ça. Je suis sérieuse.
- Ne me toise pas ; ça m'énerve. Je te revois telle que tu as toujours été, prétentieuse, cynique, joueuse. Une intellectuelle dérisoire, une comédienne ratée.
- Rodolphe...
- T'lip ?
- Noooooooooooooonnnn !

35

Nous avons hurlé de concert. Ce genre de réaction mécanique et primaire m'arrive encore avec régularité, même si, par ailleurs, je prononce mes phrases plus lentement, âge et alcool aidant, les aortes qui plus est bouchées par le sel. Les messagers chimiques font du sport, mais moins vite, dans mon cerveau. C'est imperceptible, sauf de celle qui m'aime.
Mes sentiments, eux, sont intacts ; leurs contradictions se catapultent toujours des directs dans la façade, et ma figure imbécile écope de bouts déchiquetés, d'impressions désuètes, émouvantes. Je suis éprouvé.
Au fond de la salle, devant une fresque terne d'une crique provençale, une jeune femme affriolante a d'énormes seins dans une chemise hawaïenne d'un goût insupportable. Elle tire sur une Dunhill en souriant vaporeusement. La conne.
- Rodolphe...
Elle me prend la main, comme lors de nos premières soldes. Elle déchirait l'espace du mouvement de ses jambes. Plaisir dérisoire de la sportive qui s'imagine que le corps sain, c'est très latin ; rentre chez elle, écoute Le Masque et la Plume. Vieille petite khâgneuse à la con.
Aurore, je t'ai bien eue. Je jouais si bien le lutin métaphysique, le poète compassé et lyrique, le dindon métaphysique de la farce. Je m'imaginais que j'allais te perdre ; que tu reviendrais dans ma vie épisodiquement, réapparaîtrais devant le pont aval, comme si de rien n'était. Que nous nous aimerions, nous séparerions, encore.

   

36

Que tu rallumerais la flamme, le désir, l'abandon, la souffrance, à répétition, sans que je n'en sois jamais rassasié.
Nous avons joué, effectivement. Puis, tu t'es éprise.
- Tu te souviens des berges ?
Elle marque un silence. Ça fait plus film.
Arrête d'essayer de jouer en permanence, Aurore. Rien, pas même moi, ne t'y oblige.
- Oui...
- On pourrait y revenir, bientôt ?
- Oui...
- Ce soir, pourquoi pas ?
Elle caresse le revers poilu de ma main. Son Woody ne joue plus. J'acquiesce ; je n'ai pas grand chose à dire, sinon tu m'accuseras tu faire triompher la platitude, les lieux communs. Pourtant, soyons lucides : le chemin est tout tracé. Nos baisers mènent à des pénétrations ; on s'infiltre, s'agrandit, se rétrécit, s'agrandit encore. Puis, pendant que tu es sous la douche, j'écoute Souchon en fumant une pétale de tulipe pakistanaise imaginaire. Les volutes tissent la mélodie du personnage que j'ai joué, du voyeur acteur, prostré derrière un arbuste, dans l'attente fiévreuse, adolescente, de ton premier regard. J'allais et venais silencieusement avec les jeunes toxicos, aux corps élastiques, je parais ces scènes minables de grands termes opaques, de périphrases à tiroirs, de métaphores obscures. Je me croyais sociologue autodidacte ; la belle blague.

37

La géographie m'attirait, les lumières m'enivraient de rectitude, j'étais juste un post-adolescent abandonné, seul face à un paysage isolé, où tout paraissait hiératique. Où tout était joué, où les meutes, les corps, les ersatz de personnalités, s'étaient égarés. Un petit entomologiste de l'errance, voilà ce que j'étais au mieux. En train de passer son diplôme de clodo.
Tout cela était bien morbide.
Tu m'en voudrais, si tu entendais ces mots. Tu veux tellement que tout soit magique.
 
Le serveur sert l'Orientale - merguez, câpres, anchois, saucisson rouge - et la Calzone. Le gros soufflé replié sur lui-même m'impressionne durablement. M'en souviendrai-je quand tu seras définitivement morte en moi, que les berges n'exsuderont même plus la nostalgie magique du temps putréfié. Je cisaille la pâte, touche au cœur un œuf luisant. Je vais m'agrandir, encore.
- Qui sait ce que ce décor est devenu ?, me demande-t-elle.
Tu parles très littéraire, encore, de temps en temps ; voilà ce qui subsiste de Louise. Parfois, elle enchaîne les épithètes. Ton petit mètre soixante quatre ma chérie, ton petit cul, tes adjectifs imbitables.
- Elles n'ont pas dû disparaître, ces berges, dis-je laconiquement. J'en suis, bêtement, convaincu : les deux faux jumeaux de ponts tendent encore leurs arches d'un chemin à l'autre, d'une zone de verdure à l'autre, dans les odeurs lointaines de mer et d'urine.

   

38

On va y aller, on va y aller. Tu veux ta séquence nostalgie, ma petite amante en canne à sucre. Tu veux avoir le plaisir du temps qui passe, la douleur métaphysique face à l'irréversible. Ce genre de truc.
- Gnnehh, laissé-je échapper alors que le jaune d'œuf s'est dérobé sous mes dents luisantes pour retomber mollement au milieu de la pâte, sa Terre.
Comme quoi, je peux encore oser des métaphores gratuites, moi aussi. C'est le chant des signes. Et une de plus.
 
Je tente de me concentrer sur la réalisation de mon plan géométrique d'absorption de la Calzone. Mais la pétasse en chemise hawaïenne devant sa crique m'observe à présent ; duel hypnotique, crouic crouic. Mange tes rondelles de merguez, Aurore. Laisse-moi deviser secrètement, derrière ton épaule, avec cette fille graisseuse, qui croit qu'elle caressera ma tonsure, elle aussi, un jour. Elle fait des gestes ronds avec son bras, au bout duquel la Dunhill refuse de lui accorder son dernier souffle. Elle a l'air très vulgaire ; elle a une gourmette.
Behhhh.

* * *

39

    J'ai mal à la tête. J'ai le crâne qui résonne comme un diapason et je sens plus mon bras gauche. Faut dire que j'ai pris un bon vieux chtar. Ça va me faire une sacrée bosse. Ces petits cons ne respectent plus rien, et surtout pas ceux qui peuvent pas se défendre ! Et ils appellent ça s'amuser au bord de l'eau. Les cons. Ah ! Si seulement j'avais été sobre, ils m'auraient vu !
    Les jeunes d'aujourd'hui, c'est filou et compagnie... C'est pas du temps de Domi que ça serait arrivé. Ah, ces deux-là... Quel gâchis ! Devant mes yeux, sur la scène du théâtre de la berge, j'ai vu se jouer un pauvre vaudeville, banal et pas divertissant pour un sou. Remboursez les billets, le spectacle est bâclé. En fait de pièce, c'est un mauvais mélo où les acteurs jouent faux. Rendez-moi mon argent, je m'achèterai à boire, à boire pour m'empêcher de conspuer les comédiens.
    Au début, ils se sont revus, souvent. Dominique se tenaient la main en se disant parfois des mots tendres. Ils marchaient côte à côte. Dominique prenait sa main, lui caressait les cheveux ; Dominique l'écoutait parler. Puis il s'asseyait sur un banc. Dominique courait dans l'herbe rase ; Dominique la regardait, un mince sourire aux lèvres. C'était trop simple ; c'était trop fade.

   

40

Je les ai vus se plaire et se flatter, se mordre ou se gifler, et même une fois faire l'amour à la nuit tombée. Faire l'amour... Ha ! Dominiquent ! Ha ! Ha ! Ça me fait rire ! Ça me fait mal de rire.
    Ils se sont noyé dans un mélange d'orgueil et de stupeur, de suffisance et de crainte qu'ils croyaient de l'amour.
    Puis ils ont disparu.
 
    J'ai perdu mon travail. Ils disaient que je n'étais plus à ce que je faisais, que je buvais trop, que ça me faisait dire n'importe quoi. Et puis, j'étais par trop souvent absent. Je me réveillais avec le jour contre le tronc de mon saule, bien après le début de ma tournée que c'en était devenu une habitude. Par la force des choses, je suis devenu chômeur. C'était pas vraiment un choix. Ça m'apparaissait comme un destin. A posteriori, disons que c'était un choix.
    Parce que je buvais, je me suis fait refouler d'un peu partout. Les couillons ! Ils disaient que j'étais marteau, alors qu'après un ou deux verres, je murmure à peine pas très fort ce que tout le monde s'efforce de ne pas penser. Quand je me suis fait virer de mon appartement, ça m'était égal ; à l'époque, c'était à l'ombre de ce saule et sous les courbes de ce pont les jours de pluie que je vivais déjà. C'était presque une délivrance.

41

    Les berges ont changé. On a détruit, reconstruit, puis détruit à nouveau. Du plus farouchement que j'ai pu, je me suis battu pour conserver les cinq mètres carrés de terre qui me sont un jardin, un jardin paisible à l'ombre de mon saule, et les quelques pierres qui me servent de Toi. Pierre et Vacances, c'est le nom du bâtiment qu'ils viennent de construire. C'est un peu ça chez moi aussi : les pierres mousseuses de mon arche, et les vacances à perpétuité.
 
    Je crois que les gens du voisinage aujourd'hui me craignent un peu. Je ne bois plus de bière. Non. C'est fini. Je bois du vin. Du mauvais vin qu'on sert au robinet dans les arrières-salles de bistrots pas très propres.
    Des abrutis sans conscience ni morale m'ont barré leur porte, mais il reste encore quelques bistrotiers généreux qui m'ouvrent encore leur cœur et leur réserve. C'est pour ça que j'ai ma Fidèle, ma bouteille adorée, celle qui m'a si souvent sauvé de la déshydratation. Une grosse bouteille de verre épais que je fourre dans une des poches de mon manteau et que je remplis au petit bonheur avec ce que je trouve. C'est ma bosse de chameau. Avec elle, je ne suis pas perdu. J'ai enfin une amie. J'ai trouvé une compagne.

   

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    En premier, j'ai revu Dominique. Un demi-couple solitaire qui venait par intervalles contempler avec tendresse un bout de passé aux relents d'égout. Même avec le temps, la ressemblance était troublante et je n'ai pas hésité longtemps. Entre mille, l'un comme l'autre, j'aurais su les reconnaître. Dominique revint souvent marcher le long des berges, déchiffrer les graffitis sur les flancs du pont, user sur un banc public sa peau sèche aux rayons du soleil, mourir du regard sur l'horizon pâle du fleuve aimé.
    Ça a duré quelques temps comme cela, un jour par ci, un jour par là, une saison, peut-être deux, mais pour être franc, il n'a pas fallu bien longtemps avant que Dominique ne vienne à son tour, avec un homme, une femme, ou bien simplement avec soi-même. Alors j'ai vu. J'ai vu la trahison et la mort dans leurs yeux, le calcul et la mesquinerie quotidienne, l'orgueil et la naïveté sous leurs plus beaux atours. Des baisers cachés donnés furtivement, des regards coupables échangés sans remords. L'oisiveté, la paresse et d'autres maux encore. La trahison n'est jamais si ignoble que quand elle prend le visage de l'ennui. Elle en devient merveilleusement banale et presque légitime.
    C'est cela mes amis, déchirez-vous ! Manipulez, manipulez et brisez ardemment les maigres fils qui vous lient encore ! Chacun d'entre vous se croit plus fort et plus perfide que son double. A votre jeu, chacun se croit loup quand je n'y vois que des moutons malades. Croissez, multipliez dans la perfidie, et que tout ça finisse par un beau feu d'artifice de fiel comme un estomac de bœuf qu'on déchire !

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    Je suis seul, mais ensemble, Dominiques le sont probablement bien plus que moi, et je savoure avec délice ma petite vengeance. Alors à ta santé de verre, ma Fidèle ! Toi au moins tu ne me trahiras jamais.

* * *

- Glissez la carte à l'intérieur, s'il vous plaît...
Les terminaux de paiement par carte bleue ; quel prodige technologique. J'ai toujours été admiratif devant le sens pratique mis à l'œuvre dans cette invention.
Après avoir dîné indien, coréen, japonais, thaï, chinois, laotien, coréen, afghan, pakistanais, obligatoirement extrêmement oriental, des nuits d'airain nous attendaient, compactes, suaves. Vint le sport, l'amour physique, l'été. Je possédais ton petit corps à la fois spartiate et rebondi. Le jeu était enfin fini. Nous avons perdu, nous avons gagné, refrain connu. Je devins webmaster du site internet de la Cogema. Je retraitais des déchets nucléaires et des augmentation de capital on line. Toi, professeur ; ta pédagogie. Tu leur fais réciter Clément Marot debout face à la classe. Les victimes soufflent durablement ; c'est ta manière de te venger d'être en zone d'éducation prioritaire. Zip-Zep. Tous les jours, tu prends notre 206 blanche, pour gagner Cergy-Pontoise ; tu effectues tes allers-retours entre le monde qui s'étale et celui qui se prépare. Zip-Zep. Profession acteur et spectateur, profession reporter, profession professeur.

   

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Bien entendu, nous allâmes de moins en moins souvent le long du fleuve. Il n'y avait rien à faire ; le roulis souverain nous emportait vers d'autres ponts en fer, beaucoup moins sympathiques. La seule destinée, implacable, était là. Nos parents vieillissant, nous devenions actifs, nous étions, enfin, le temps. Les plissures de nos visages et de nos rêves dessinent la courbe de ce qui est aboli.
- On y va ?
- Où ça ?
- Aux berges...
- Ah oui.
J'avais oublié.
Ces berges, que tu peins durant ton temps libre ; ces aquarelles d'eau, d'arbres, de réverbères. Si tu crois que je ne les reconnais pas. Les lumières, vert, gris, parfois ocre, orangé. Pendant qu'avachi, je regarde un énième film noir. Tu regrettes les berges, je le sais. Tu fais encore l'artiste maudite. Mais nous avons échoué, mon Aurore. Tu ébauches des zones lumineuses, tu te concentres, détermines les lignes de fuite. Notre seule marge esthétique est dans cette palette de couleurs enfantines. Voilà : désormais, nous composons nos images, les objets de nos sculptures, de nos modifications. Nous avons cessé de surjouer en permanence, d'être les figures de nos mises en scène pseudo lyriques. Tant mieux. Loin, sur des millions d'écrans que je ne vois pas ce soir, Bogart décoche encore des mots de sa mâchoire impassible. Il a encore dû tuer quelqu'un.

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Aurore, comment te dire sans te blesser, mais voilà, je te le demande : est-elle vraiment nécessaire, cette « séquence nostalgie » ? Tu me jettes en pâture ton regard sans ménagement, ocre, pesant. Vas-y, joue tes sentiments, mon sucre d'orge, si tu en es encore capable. Après tout, oui, allons-y ; tu pourras te repaître du souvenir de ce que nous étions. Prémonition. Tu te blottiras contre moi, soupireras. Tu te rendras compte que les eaux, imperceptiblement, nous ont emportés là où nous voulions ne jamais poser nos bagages, pousser nos regrets.
Ce soir, c'est Louise que je tue. Enserrée dans mes mains d'intellectuel raté, elle dira quel est donc ce vent léger, cet air alangui que j'entends crisser, quel est ce vinyle lointain. Je lui dirai une citation de Pessoa, c'est tout Lisbonne, un mur jaune, crevassé, des escaliers de rien, le fleuve limpide sentant sauvage, qui défilera dans tes yeux globuleux. Tu verras dans mes iris étrangement présents, mes mains qui égorgent Louise. Tu vas cesser d'être cette image, ce rêve, cette brisure, permanente. Tu vas grandir.
 
Nous y sommes presque.
Elle me prend le bras ; nous longeons un mur humide. Des affiches appelant à voter Patrick Devedjian à la présidentielle défilent. Où sommes-nous. Nous y allons. Dans le temps retrouvé. La Calzone est ma madeleine.
- Rodolphe...

   

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Silence. Louise bouge encore en toi. Elle effectue ses ultimes moulinets. Ses chevilles sont fatiguées. Tu regardes nos Adidas vertes, trois bandes jaune cadmium foncé, qui avancent. Trouant l'espace devant tes yeux, déjà, des odeurs de déjections, des ponts, des structures précises. Louise, lutte. Que l'agonie soit belle. Après tout, c'est la littérature que j'assassine.
Les berges. Les premiers éléments de notre géographie intime nous apparaissent. Le pont de pierre se dessine là-bas. Sur le côté du chemin qui descend de la route, un massif de bosquets touffus a été écrasé par une résidence de neuf étages Pierre et Vacances, comme l'annonce fièrement un panneau clair, vaguement éclairé par un réverbère le balayant de mauve. Pierre et Vacances gâtent la vision panoramique sur le lieu, que l'on pouvait avoir de cet endroit auparavant.
Et toi, que vas-tu tuer en moi, ma Louise ? Je suis sûr de moi. Plus d'appréhension. Ton petit chagrin nostalgique produit, tout sera fini. La vie reprendra, à deux. Nous lirons Le Monde au coin du feu.
Nous y sommes. Les berges humides, étonnamment immobiles. Même l'eau est stagnante. Le carré sombre, au milieu de la zone aquatique, s'est élargi, sans doute sous l'ombre des géants immobiliers. Si j'en crois les modélisations scientifiques, l'humidification des hivers d'ici laisse aisément entrevoir des débordements massifs, des inondations spectaculaires. Comment Pierre et Vacances ont-ils bien pu arriver à s'installer ici ?

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Le prix du terrain a dû être bradé par la mairie. La loi économique qui régit cette hérésie est mécanique, fluide, transparente. Grégaire. Tu vois, Aurore, nous vivons dans une société simple. Tous les symboles ramènent à son système de fonctionnement.
De l'autre côté du fleuve, des barbus jouent avec un rottweiler sans muselière. Les muscles de la bête m'impressionnent. Sa mâchoire d'acier s'empare avec régularité d'un trognon de pomme, qui y meurt à répétition. Ses propriétaires doivent dormir sous l'arche couverte de graffitis, enveloppés dans des vieux numéros de L'Equipe.
Là-bas, à droite, j'avais surpris l'étrange chorégraphie de Louise. Je retrace mon parcours jusqu'à son premier regard.
- Approche...
Elle l'a susurré dans mon cou, m'embrasse là où les poils deviennent invisibles.
- Plus près...
Elle colle son corps chaud contre le mien. Elle ne m'en veut pas, elle ne m'en veut plus. Elle ne m'en a jamais voulu. Pourtant, elle commence à sentir que, ce soir, meurt quelque chose en elle.
- Et si nous allions de l'autre côté ? propose-t-elle.
- De l'autre côté ?
Elle désigne l'au-delà de l'arche de pierre ; là où personne ne va car personne n'y va. Les Champs-Elysées, à l'envers.

   

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- Pourquoi ?
- Et pourquoi pas ?
Le ballet des borborygmes se poursuit.
Oui, pourquoi pas, tu as raison ; c'est original. Si cela peut éviter un drame nostalgique du couple. Tu me prends par le bras. L'arche nous protège de toute luminosité ; nous allons sortir du carré magique des berges. Nous inspectons les pierres taguées en rouge, en noir, en vert, de lettres rondes. Pourquoi pas. Des affiches humides et déchirées vantant le 36.15 Cum pendent. Le webmaster que je suis ne peut s'empêcher de sourire, bêtement.

* * *

    Hein ? Quoi ? Qui parle ? Qu'on me foute la paix. Suis ici chez moi. Vous voyez rien ? Vous êtes miros ? « Chez Dominique » y a écrit. C'est pas compliqué, c'est moi qui l'ai écrit, et en rouge en plus, pour que ça se voie de loin alors foutez-moi le camp. C'est mon arche. C'est mon arbre. C'est mes cartons et c'est ma Fidèle ! Tout ici est à moi ! Alors faut pas moisir ici, parce que quand j'ai bu je deviens méchant ! Partez !

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    Mais c'est qui ces deux là sur la rive d'en face ? ! De loin, la fille, j'aurai bien dit Dominique, mais je dois rêver... Et lui ? Ben tiens ! Ben si c'est pas Dominique, ça, j'veux bien être pendu ! La voilà, cette ordure ! Face de crabe ! Gueule de papou ! Fiente de porc ! Quand on a la chance d'avoir une vie, une vraie, avec du fric, une femme et une situation, on la brûle pas par les deux bouts en aspergeant bien le tout d'essence ! Saligaud ! Ta vie, ça aurait pu être la mienne. Ça aurait dû être la mienne ! Ce jour-là, tout n'était qu'une question de rive !
 
    Et qu'est-ce qu'ils font ensemble ? Hein, ma Fidèle ? Qu'est-ce qu'ils font tous les deux ? Ce menteur et ce traître ? Ces Borgia réunis ?
    Mais j'hallucine pas ! J'ai pas la berlue, le sida ou la sclérose en plaque ? Ils prennent le chemin du pont ! Ils reviennent sur le lieu de leur rencontre ? Ils se sont bien foutus de moi pendant toutes ces années, et maintenant ils viennent me jouer leur final de salopiots ! Mais je les attends, moi ! Ils savent pas qui c'est Domi ! Et si c'est moi qu'ils cherchent, Dieu m'est témoin qu'ils vont me trouver !

* * *

   

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- Webmaster d'opérette, raille-t-elle. Et elle se recroqueville contre moi, dans le crépuscule du désir, dans les senteurs éteintes de mer et de sphincters. Au loin, j'entends à peine la mâchoire du monstre se refermer, là-bas, sur la pomme décapitée.
 
- Je suis enceinte, Rodolphe. De toi. Tu m'entends ?
Un rayon de lune léger pourrait nous atteindre soudain, déchirant un voile de pollution nocturne implacable, atteignant le pont, l'aval. Ce serait beau, je suppose.
Je ne sais plus quoi faire ; je la serre donc dans mes bras. Silence amoureux que nous composons. Ma chaleur corporelle doit la rassurer. Autour de nous, tout s'est tu. Même les SDF ont disparu dans un interstice du néant. Peut-être sont-ils effectivement partis à un meeting de sympathisants de Devedjian ?
Je te pose un baiser sur le front. C'est toi qui as gagné la partie, Aurore. Echec et mat. C'est moi que tu assassines. L'agonie sera très, très longue.
Dix ans de jeu pour en arriver là ? Merci, vraiment.
 
- Nous allons être heur...
Je lui pose l'index sur la bouche. N'en rajoute pas. Elle aussi adresse à mes lèvres son index, comme pour protéger ce silence commun, ourdi.
Enlacés, croisant une ultime fois le fer, nous nous sourions.
- Tu m'aimes ?
- On s'aime.

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Dix mètres derrière nous, j'entrevois la petite sportive qui gesticulait naïvement, qui m'avait séduit. Son fantôme enfantin et cajoleur brinquebalait son abîme de jeux, de plaisirs, de duels.
Yeux clos, apaisés, sans cernes. Tu dors à même le tapis vert.
Près de nos ténèbres, une ampoule municipale grésille. Une ombre progresse sur nos deux corps alanguis, se découpe, lentement.

* * *

    Sans faire trop de bruit, il grimpa le talus pelé qui menait à l'entrée du pont, ce pont qu'il n'empruntait jamais que pour partir en maraude et que ce soir il traversa courbé en deux pour être plus discret. Sous la lune, ceux que depuis tant d'années il appelait Dominiques, enlacés, se murmuraient à l'oreille des mots qu'il ne pouvait entendre. De loin, il les observait, dressé sur la pointe des pieds comme si ainsi il les entendait mieux. Dans la fraîcheur nocturne et ce presque silence, il douta.
    Ils semblaient si proches tout à coup, si sûrs d'eux, de leur passé, de leur amour, de leur avenir. Il était abasourdi, médusé. Et si depuis le début, tout était vrai ? Et si le menteur, c'était lui ? Et si le traître, c'était elle ? Non, pas Dominique, mais sa Fidèle ? Trop d'idées, trop de conflits, trop de pulsions à la fois. Il brisa la bouteille sur la première pierre du parapet. Le bruit du verre cassé les fit à peine réagir.

   

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    Il s'approcha lentement en écarquillant les yeux, près d'eux, tout près d'eux. Bonheur réel ou comédie pure, il ne savait plus dire. Apologie du faux. C'est pas du théâtre, c'est une mauvaise émission de télé-réalité. Plus vraiment de la comédie ; personne ne joue mais tout le monde ment, et c'est justement quand chacun est persuadé du contraire que les moments de vérité pure apparaissent. Au bout de son bras ballant, le tesson luisant acéré se rappela à lui. Frapper ou se trancher la gorge, il ne savait que faire.
    Dans le doute, il tira mentalement au sort. Le perdant fut Dominique.

 

 
 


 
 

 

Le règlement

 

Le « round robin writing » est un style littéraire que nous allons accommoder à notre propre sauce, de manière à tenter d'en faire autre chose qu'un amusement ou un procédé économique de rédaction de roman de gare (ce qu'il est dans le monde anglo-saxon). L'objectif est de parvenir à un texte homogène, consistant, se justifiant pleinement par lui-même. Il doit être l'œuvre collective du groupe Ragtime, et non une somme d'éléments disparates ou l'agrégat des individualités de la revue. Ce point est important : il sera justifié sur le plan littéraire par le petit essai critique qui suit.
 
Les deux approches de la littérature
Deux façons d'aborder une œuvre littéraire se sont déchirées le devant de la scène ces dernières décennies - pour ne pas dire le siècle dernier. Chacune est incarnée par un chef de file ; deux hommes qui s'opposent fondamentalement sur ce point (indépendamment de l'amitié et du respect qui les liaient à une certaine époque). Le premier - Roland Barthes - se consacrait entièrement à la compréhension du texte comme unité organique, comme objet autonome d'investigation scientifique. Selon ce point de vue l'œuvre se soutient par elle-même, elle doit pouvoir entièrement rendre compte en elle-même de sa propre nécessité et de la justification qui lui a donné jour. Il suffit, pour faire émerger cette nécessité et cette justification, de soumettre le texte à une analyse structurale approfondie. Le second - Philippe Sollers - a systématiquement recherché, derrière l'œuvre, le texte, la production, l'homme qui écrivait et dont la sueur, la peine ou la fougue suintait à travers les lignes qu'il nous laissait. L'homme, ou l'écrivain pour être exacte. L'empathie que Sollers atteint avec cette personne d'un autre temps, d'une autre vie, d'un autre monde, lui permet d'éclairer d'une manière tout à fait intérieure l'œuvre qui nous arrive dès lors non plus comme un vestige, mais comme un lambeau de chair à traîne d'encre.
 

 

 
Comme toujours la vérité est un juste milieu inaccessible et présent. Ce qui importe pour notre projet dans l'évocation de cette confrontation, c'est qu'elle nous servira de boussole. En tant qu'écriture collective à finalité littéraire, les deux points de vue ont une légitimité et doivent être investis ; mais comme il s'agit de collaborer et non de suivre sa seule créativité, ils requièrent d'être réfléchis et harmonisés. Il faudra donc que chacun ait en vue, au moment d'apporter sa contribution :
 

  • la cohérence du texte et son unité, de manière à ce qu'à la lecture il se justifie par lui-même, sans autre forme de procès ; idéalement le lecteur ne doit pas avoir à se demander à qui revient la paternité de chaque partie, mais doit se laisser conduire par le seul sens de l'œuvre.
  • cependant un individu à l'image d'un auteur doit pouvoir être perçu à travers cette production. En l'occurrence cet individu n'est pas une personne mais un groupe : Ragtime.
Sur cette base - et de manière à favoriser la construction progressive d'une unité et d'une identité, tout en respectant la créativité de chacun - surtout de manière à pouvoir intégrer au mieux chaque créativité dans le tout -, chaque participant aura la possibilité d'intégrer sa production à l'endroit qu'il souhaite, quitte à morceler le texte dans l'état où il l'aura reçu. L'appropriation de l'état du projet au moment d'y participer doit être totale.
 
Pour le reste, les contraintes matérielles sont purement pratiques :
 
  • Chaque participant dispose de trois semaines (vingt et un jours) pour écrire sa participation.
  • Autant que faire se peut la participation de chacun doit être substantielle, de manière à ce que le projet devienne réellement une œuvre (dont le modèle est le roman).
  • Le nom des personnes ayant déjà participé n'est pas révélé, mais à chaque étape l'état du texte sera mis en ligne sur le site de la revue.
  • Le coordinateur fait circuler le texte entre les participants et communique avec eux de manière à tenter de faire respecter concrètement les prérequis littéraires.