Ragtime numéro 11 : La cire

 

 

 
    Quelle chose, si facile à modeler, prend au plaisir la forme désirée ? Voyons voir... les textes, les mots, les sons, les lettres ? Et cependant, de son côté, la cire demeure rétive. Irréductibilité des pensées aux prodiges de la nature...
 
    Qu'est-ce donc qui fait l'unité de la cire ? Qu'est-ce qui fait que l'on parle bien de la même chose, entre une matière compacte et froide, ayant forme, odeur et résonance, et un liquide fuyant, visqueux, chaud et silencieux ? Qu'est-ce qui confère à cette matière une appellation unique, une identité propre ? Telle est la question qui, en 1641, fit reconnaître à Descartes la puissance du jugement : si je suis capable de reconnaître la même chose sous deux formes si antagonistes, je ne suis pas le premier animal venu, et quelque vérité sur autre chose que moi-même doit bien pouvoir m'être accessible... Le morceau de la cire est, dans les écrits métaphysiques de Descartes, le seul où l'expérience soit décrite avec un réalisme savoureux. Avec la lumière électrique, les philosophes se sont rabattus sur la description de leur bureau, de la tasse de café ou de la cigarette à rouler (avec le chauffage centralisé c'était la volonté qui disparaissait de la spéculation.)
    Affinité de l'esprit et de la cire : la même chez Platon. A-t-on déjà remarqué l'injure discrète et affectueuse faite à Théétète, à l'esprit malléable et habile comme l'huile ? Autant dire : l'argument glisse sur lui sans laisser de trace ni l'imprégner, il est gentil et serviable mais nous n'en ferons pas grand chose. Si seulement la cire de son âme était plus ferme, si elle pouvait conserver la marque de la vérité que Socrate s'escrime à lui imprimer... Elle rentre, ça oui, la vérité, mais elle traverse aussitôt l'esprit du disciple et repart, laissant la place libre immédiatement pour son contraire. Mais, que voulez-vous, l'on peut se désespérer de la mauvaise volonté d'un Alcibiade, de la mauvaise foi d'un Ménon, pas de la trop grande docilité d'un élève...
    Il est loin, le temps où un cachet de cire pouvait suffire à faire se précipiter ou s'arrêter un cœur... Même temps où la couleur du cachet pouvait désigner la véracité d'une loi : que n'a-t-on glosé sur celle du sceau de l'Edit de Nantes... Temps où l'empreinte valait pouvoir... Aujourd'hui les scellés sont de plomb.
    Il est loin, le temps où la tablette de cire était la seule page sur laquelle on pouvait écrire et réécrire sans cesse et sans laisser de trace... Les signes fondent désormais sous l'impulsion d'un clic « Erase and rewrite » ; plus vite qu'un bout de chandelle dont on ne fait plus l'économie. Imagine-t-on seulement ce que devaient être les odeurs d'un boudoir parfumé des fumées provenant de la lumière elle-même ?
    « La poussière est mon amie », disait Picasso. J'aimerais vous dire la même chose de la cire.
    C'est que la cire est semblable au microcosme pascalien : j'y lis tour à tour mon vertige devant les infinités potentielles de l'univers et la puissance de rétablir ma pensée dans sa souveraineté par la compréhension de grandeurs semblables à celles qu'il recèle...
 
    Février 2002.