Ragtime numéro 12 : De ma fenêtre...

 

 

 
 
De ma fenêtre...  
 
Œuvre collective
de la revue
Ragtime
 
 
Participants :
Emmanuel Borde
Céline Cohen
Bernard Morens
Jérôme Rosso
Tristan Sanson
Guilhem Semerjian

 
 
Version du 01.07.2002
 


 
 
Prologue
 

Elle sort de sa chambre. Elle s'arrête. Elle écoute. Elle entend ouvrir la fenêtre. Elle regarde. Elle le voit enjamber le rebord. Il sourit, gêné. Elle va dans la cuisine. Elle entend un cri, aussi faible qu'un soupir. Elle se force à regarder le comprimé d'aspirine fondre dans le verre. Il se colle sur le verre comme un soleil famélique contre une vitre. Soudain monte un cri, brutal, qui s'arrête au plexus et se referme dessus comme un poing. Elle s'arrête. Elle regarde la fenêtre, dont elle connaît par cœur le paysage : la grisaille ordinaire, le pont de granit sur l'eau boueuse, le chemin de halage aménagé pour la promenade, les grêles bouquets de noisetiers, le réverbère qui ressemble à un robinet grêle et démesuré sur un évier.
 
Une mésange à calotte bleue se pose sur le rebord, remarque le mouvement qu'elle esquisse, s'enfuit. Elle pose le verre sur la table, prend son paquet de cigarettes, s'approche, appuie son front contre la vitre, regarde le réverbère pareil à un arbre simplifié dont la cime ploie.

   

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La mince colonne de fumée se brise sur la vitre qui la renvoie vers l'intérieur de la salle de séjour. La nuit se dépose lentement comme une poussière impalpable, ronge la grêle silhouette du réverbère qui s'élime, se dissout mais s'allume enfin, rejaillissant sur sa tige de métal. Elle allume la lampe posée près de son ordinateur. Elle allume une autre cigarette. Elle s'assoit devant l'écran, ouvre la boîte de courrier, attrape l'annuaire du téléphone, l'ouvre au hasard. A ce moment-là résonne la voix de son voisin du dessus, à laquelle répond bientôt une voix de femme : ils dialoguent en chantant comme dans un opéra. Et soudain, le silence. Elle attend mais le silence ne bouge plus. Elle se ravise, tape plutôt le nom p.m.favre, lisible dans l'entrée sur la boîte aux lettres au-dessus de la sienne, complète au hasard l'adresse électronique et commence :
 
« Je me précipite hors de ma chambre. Je m'arrête. Je l'entends ouvrir la fenêtre. Je regarde. Il enjambe les pots de fleurs. Il me voit sans avoir l'air de me voir, me sourit sans avoir l'air de me connaître. Pourtant nous venons de faire l'amour. Sans nous connaître, il est vrai. Me sourit machinalement. Je n'en finis pas de m'arrêter, du moins pas avant qu'il ne s'engouffre dans le ciel vide.

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Et comme je n'avais pas fini de m'immobiliser, je n'ai pu m'élancer à nouveau pour le retenir. Je n'en finis pas de ralentir, d'étouffer l'un après l'autre les mouvements de mon corps, de les éliminer comme des taches sur l'immobile. Dans la cuisine, je regarde fondre un comprimé d'aspirine effervescente. Soudain, brutal, un cri monte : il ne sort pas. Depuis, je le porte en moi comme un enfant qui menace d'exploser mais n'explose pas. Du moins pas encore. »
 
Elle envoie le message. Elle allume une cigarette. Elle s'approche de la fenêtre, distingue un oiseau qui s'envole précipitamment. C'était une autre fenêtre, dans une autre chambre. Souvenirs qui affluent...
 

* * *

De ma fenêtre je ris la nuit, de ma fenêtre je pleure aussi...
Dans ma fenêtre vivent des fleurs, vers ma fenêtre vient un malheur...
A ma fenêtre vole l'oiseau, pour ma fenêtre chante un matelot,
Ma fenêtre reste ouverte, ma fenêtre semble fermée... ma fenêtre reste ouverte...
De ma fenêtre je ris la nuit... de ma fenêtre je pleure aussi...

   

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On l'appelle Salomé, ils la laissent venir de temps en temps, elle met des fleurs à la fenêtre, elle chantonne, elle repart. C'est apparemment une femme jeune, elle ne connaît pas son âge. Peut-être dix-sept, peut-être vingt-neuf... trou noir.
 
Ils disent qu'elle est née dans la rue, ils lui prêtent ce chez-soi, de temps en temps, pour faire semblant. Elle aime particulièrement une pièce très sombre malgré sa grande fenêtre, où le chauffage est trop fort. En échange d'un peu d'argent, de ce toit ponctuellement hospitalier et de nourriture, Salomé fait le ménage dans l'immense bâtisse. Ils disent qu'elle aurait pu être jolie, et qu'elle répond toujours aux questions par des questions.
 
Aujourd'hui, elle a rendez-vous d'après-travail avec le petit Claude, l'homme au chapeau de paille qui joue de l'accordéon au bout du pont. C'est lui qui l'a trouvée, quelques mois auparavant. Elle avait sans doute beaucoup marché, elle était un peu abîmée, quelques coups... les hommes qui passent, qui laissent des traces, elle souriait. Elle devait revenir de loin. Il l'avait soigné comme on sait le faire dans la rue, avec des bouts de ficelle, à vot'bon cœur m'sieurs-dames pour la p'tite demoiselle qu'est p'us dans son assiette... elle n'arrivait pas à se remettre sur ses jambes, arrêt momentané d'arpentage de trottoir.

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En attendant, le petit Claude lui avait appris à lire. Quand elle put à nouveau tenir sur ses quilles, il la présenta au concierge du vieux bâtiment. C'est grâce à eux deux qu'avec les sous du ménage elle peut maintenant s'acheter des craies. Salomé, comme on l'appelle, a choisi cette pièce sombre parce qu'on n'y voit pas les mots qu'elle griffonne partout. Salomé a décidé d'écrire sur les murs de sa fausse chambre. Pour l'instant, elle note ce qu'elle voit.
 
Elle voudrait pouvoir parler d'elle. Elle aimerait qu'il lui arrive la vraie vie...
 

* * *


 
Son front noueux appuyé contre le montant de bois dont la peinture blanche s'écaillait, Frédéric Le Kervidec songeait. A travers les carreaux irréguliers de la vitre sale, il pouvait voir sous ses yeux s'étendre les méandres serpentins d'un cours d'eau blafard. Sous un ciel si plombé que l'on pouvait craindre une attaque de saturnisme à trop le regarder s'étalaient éparses des flaques de verdure artificielle peuplées par cette matinée de Novembre d'un ou deux sans-abri,

   

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d'un employé de surveillance recroquevillé dans le froid ou d'un bâtard boiteux rendant un furtif hommage à quelque poubelle isolée. Ici ou là, un pont de pierre amplement bitumé reliait de ses fières arcades deux rives de la ville qui s'ignoraient farouchement. Par intervalle, les aiguilles métalliques de l'éclairage public distribuaient la vie aux centres nerveux municipaux ; l'acupuncture géante des réverbères bruns veillait sur la circulation dans les principales artères qui sillonnaient l'agglomération depuis son cœur jusqu'à ses plus lointaines extrémités. Enfin, en théorie depuis que les skins de la banlieue Est avaient pris pour habitude d'éteindre ces flambeaux à grands coups de doc coquées dans leur estomac de métal, à l'endroit précis où se trouvait derrière une ouverture ovale le panneau électrique commandant l'appareil. Généralement, ils se rallumaient quelques minutes plus tard pour illuminer de leurs feux les trottoirs humides et les sourires gras de leurs rasés tortionnaires. Les plus âgés ne s'en remettaient pas et restaient indéfiniment en berne tels des monuments à l'impuissance municipale jusqu'à ce que quelque fonctionnaire bienveillant vienne ausculter la brebis défectueuse.

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D'après les infirmiers du service des urgences, le lampadaire solitaire qui faisait face à la fenêtre sur un de ces ponts orgueilleux avait rendu l'âme voilà plus de deux mois, sans que personne ne s'en soucie. Tout juste si l'on n'avait pas ri au nez des ambulanciers qui se plaignaient de s'élancer chaque nuit sur le pont dans un noir d'encre. Depuis, on s'était habitué, on roulait plein phares. Cependant, avec l'approche des élections municipales, peut-être tout cela allait-il changer.
 
Les yeux pleins de brume et de gaz d'échappement, Frédéric se redressa par à-coups. Sa main effleura le carreau dont les contours semblaient dépolis en laissant l'empreinte glissante de quatre doigts tordus. Puis, se retournant, il fixa longtemps le goutte-à-goutte, le masque à oxygène, les fils plus où moins gros qui couraient un peu partout dans la pièce, au mur, sur le sol, le long du lit et sur le corps de son occupant. Frédéric n'avait jamais vu un épisode d'Urgences, mais d'après ce que lui avait dit sa fille, cela devait à peu près ressembler à ceci, le clinquant américain en plus.

   

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Sauf qu'ici, les médecins étaient peut-être des héros, mais ne touchaient pas à la fin du mois cinquante mille dollars de cachet, et que le sang, ici, c'était du vrai, l'odeur de chlore, de propre et d'aseptisé mêlée à celle de la trouille et de la sueur, c'était autre chose que l'odeur de carton des décors flambant neufs des studios d'Hollywood.
 
Avec un geste de dépit, il haussa les sourcils et se retourna vers la porte entrouverte. Avec son témoin au bord du grand saut, un coma à l'issue incertaine, le forcené n'avait pas raté son coup. De sa main valide, Frédéric ouvrit la porte d'un coup sec et tomba sur son adjoint. Les mains dans les poches de son vieux blouson de cuir, celui-ci leva vers lui des yeux plein d'interrogation :
 
«  Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait, patron ?
- Maintenant, on attend. Et ne m'appelle pas patron. »
 

* * *


De ma fenêtre, quand je serai debout, je verrai le monde sans perfusions ni cathéters. Mais je ne sais pas quand je serai debout.
 
Elle entra dans la chambre, dont les rideaux étaient grand ouverts.

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Elle a le même visage que sur les photos des vieux albums de famille qui seront bientôt jaunis, que ma sœur s'échinait à classer, alphabétiquement ou numériquement, je ne sais plus. Son visage poupin, qui a quelque chose de si profondément humain, est éclairé par des yeux bleus, très clairs, qui abasourdissent naturellement, défient la réalité des nôtres et l'emportent, inéluctablement. Mes pupilles ont hérité de son bleu, auquel se mélangent des teintes vertes, dont l'intensité varie avec la luminosité ; j'ai, aussi, de très beaux yeux. Son visage a une structure pleine, décisive : de jolies joues rondes entourent un nez sans caractère, mais bien implanté. Elle a vieilli, bien sûr. Un jour, il y a un an, je m'en souviens, je l'avais trouvée, sur les photos, si jolie, d'une beauté à la fois simple et irradiante. J'avais compris que ma maman avait été très belle, bien avant que je naisse, et même un peu après. Etant capable d'évaluer physiquement ma créatrice, j'avais, enfin, grandi.
 
« Mon chéri... »
 
Elle s'était emporté immédiatement, venant loger sa tête dans les contreforts de mon cou, protégé par l'épaisseur blanche des draps. J'avais envie d'être tendre, bien entendu. Je crois que cette envie m'avait pris, il y a peu, quand j'ai pris conscience qu'elle commençait à vieillir, que même ses yeux, son sourire, inoxydables, rouilleraient, eux aussi. Au mieux, ils seraient les derniers vestiges de ce que défont les jours.

   

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Ces dernières années, je lui en ai fait voir de toutes les couleurs ; j'ai brisé ses rêves hygiéniques, standardisés. J'aurais pu être un cadre puissant et respecté à la Sagem ou chez Moët-Hennessy, dans un immeuble de dix-sept étages en bordure d'une six-voies, avec une femme, deux enfants. J'aurais pu profiter d'une connexion internet haut débit avec des abonnements à des sites pornographiques et des logiciels sophistiqués pour interdire leur accès à mes têtes blondes. J'aurais pu faire semblant de me lever tôt le dimanche matin, après une longue connexion quelques heures auparavant, pour regarder, la rétine émiettée, la retransmission de la messe sur la deux. J'aurais pu avoir cette vie de déséquilibres légers, de déculpabilisations permanentes. J'aurais pu. Selon elle, j'aurais dû.
 
Mon diplôme de Grande Ecole en poche, des quadragénaires en jupe grise, au corps asséché, trouvaient intéressant mon curriculum vitae quand je leur présentais. Cela ne m'a pas empêché de trébucher, un jour, hors du monde du travail. Lui et moi, nous nous sommes vomis mutuellement, et je me suis persuadé que je valais mieux. J'avais tort - c'est lui qui méritait probablement moins.
 
Il fallait que je me rapetisse, m'accroupisse, me contorsionne pour entrer dans des volumes prédéfinis, rigides, et qui me survivraient.

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Tous les soirs, en rentrant du bureau, je me disais que j'en avais plein le dos. Un soir, cette révélation, soudaine, implacable. En sortant de la boulangerie, un cadre en costume gris foncé, souriant, droit et fier, même pas émoussé, alors qu'il est presque huit heures du soir : il me faut un costume gris foncé.
 
Ce fut un palliatif de courte durée. Rapidement, je retrouvai mon état d'instabilité tranquille, bercé par les tensions de mes muscles, les hérissements de ma peau quand l'ombre d'un supérieur se dessinait, même furtivement, dans l'embrasure d'une porte, ou au tournant d'un couloir. Je me sentais de plus en plus voûté, et je ne savais pas comment ils arrivaient, tous, à avoir le regard si droit. Bien entendu, il devait exister d'autres remèdes : un conjoint tendre, une connexion au câble, bientôt ce serait la télévision numérique hertzienne. Mais, même avec ces expédients, il me paraissait évident que je ne pourrais jamais exhaler autant de sérénité, de force tranquille. Quand l'un d'eux me demandait « ça va ? », je marquais toujours un temps d'hésitation suffisamment perceptible, pour qu'ils s'interrogeassent sur ma santé mentale, sur mon rapport frileux à leur monde si peu friable. Ils avaient probablement raison ; je ne lirai jamais assez L'Equipe pour parvenir à leur niveau de connaissance du monde tennistique et des montants des primes pour les vainqueurs des tournois hebdomadaires.

   

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J'en eus vite assez de la banlieue, des itinéraires obligés jusqu'aux néons des bureau. Deux cent cinquante sept pas entre la bouche de métro et l'entrée de l'ascenseur. Cinquante-quatre pas entre la sortie de l'ascenseur et le bureau. Quatre pas pour enfiler la veste sur le portemanteau. Aller chercher des dossiers. Marcher vite, et continuer à marcher vite, pour feindre l'activité. Récupérer la revue de presse, Les Echos, La Tribune, La Vie Française. Surfer sur boursorama.com pour penser à après.
 
Elle pense à sa stratégie maternelle en échec. Elle n'a dû cesser d'y penser, depuis quelques heures. Tout a dû défiler. Comment ai-je pu, au fond, succomber aux sirènes utopiques du besoin de reconnaissance sociale ? C'est là l'essentiel, l'intégralité du problème. Pourquoi, un jour, ai-je décidé que je ne pouvais me contenter d'une existence rythmée également, 35 heures ou pas ? Comment ai-je pu penser que je méritais mieux ? Je n'aurais jamais dû admirer Antoine Doinel.
 
« Mon fils est un intermittent du spectacle raté ; non, non, il ne travaille pas régulièrement. Oh si, il a eu un ou deux rôles dans des courts métrages, mais ça n'est pas rémunéré. Et puis, vous savez, c'est un milieu dur. Il faut s'y faire des amis, savoir entretenir ses relations ; ça n'a jamais été son truc. Il n'est pas chaleureux, et puis, il est trop névrosé. »

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Ah ça, ces derniers mots, elle n'aurait jamais pu les dire. Elle n'aurait pu rien dire. Socialement, elle ne fréquentait pas les personnes auprès de qui une vie d'artiste était quelque chose de valorisant. Elle voyait des spectres achevés, aux rêves engloutis depuis longtemps ; des gens durs, cyniques, au ventre rebondi. Elle n'avait pas pu pérorer, ma vieille.
Mais elle me téléphonait tous les jours, à cette époque. Elle faisait semblant d'y croire.
Les jours passaient, les cheveux se faisaient rares sur le haut de mon crâne, découvrant progressivement le front, je devenais un artiste néant, un raté même pas esthétique.
 
Un après-midi, j'avais rédigé un très beau texte contre la peine de mort, je l'envoyai à Libération, qui le publia dans ses pages Rebonds. C'était une décision totalement improbable de la part de la rédaction. Ma mère était un peu aigrie - elle n'était plus de gauche, ni jeune. Ce fut l'apogée de ma reconnaissance publique.
 
Après, j'entamai un long tunnel. Bien entendu, les cheveux continuaient à perler, dans le cou, sur le peigne, dans la douche, sous le lavabo. Le front se creusait de rides à peine visibles des autres, mais dont j'étais l'unique témoin muet, obligatoire. Je sentais que le temps me rattrapait ; je n'étais plus le petit garçon sans âge que l'on félicite car il n'a pas vieilli.

   

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Je devins un peu aigri, mon regard était de plus en plus aiguisé, critique. Je ne me sentais plus très utile pour mes amis ; je n'avais pas d'anecdote drôle, je n'allais plus beaucoup au cinéma. Selon les critères de vie parisienne, je me naufrageais, lentement, sûrement. Normalement. Ma mère m'appelait de moins en moins ; Julie, ma petite amie de l'époque, semblait plus loin. Tout, autour de moi, tendait au gris. Tout en moi était en régression, à l'état de larve dont n'éclorait jamais rien d'autre que des points d'interrogation noirs, avortés. Incontestablement, j'étais à l'automne de ma vie. Je me sentais annulé.
 
Julie partit sans heurt ; je n'avais plus rien à lui apporter. Je voulais toujours faire l'amour, c'est évident. Mais me sentais-je encore capable de lui écrire des poèmes, ces poèmes ridicules, mais qui la faisaient rire, les yeux éclairés par une lueur étrange, égrillarde et désuète ? Non, évidemment que non.
 
Notre mois de séparation fut difficile à vivre. Je dormais mal, prenais du Lexomil.
 
Elle me caresse les tempes doucement.
« Maman. »
Sa main gantée de bagues dorées rebondit sur mes joues blêmes.

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Ma maman ne peut plus rien espérer de moi. J'ai anéanti le démiurge orgueilleux qui criait en elle ce qu'il fallait faire de mes membres, de mes yeux, de mes rêves. Je ne suis pas formaté, mais je ne suis pas libéré, non plus. Je pleure abondamment. Les larmes roulent, composent des ruisselets, des affluents. Toute cette eau s'écaille sur mon visage ; puis s'évaporera.
« Frédéric... » Il y eut un silence.
Elle reprit.
« Ne refais plus jamais ça. »
Sa voix s'était faite plus précise, volontaire. Elle se releva, lentement. Son visage était boursouflé, rouge, partout. Elle m'aimait encore. Elle m'aimerait toujours ; comment eût-il pu en être autrement ?
Quand il n'y a plus rien à détruire, peut-on encore parler de « suicide » ? Je ne suis pas rien, s'échinerait-elle à me faire croire, dans les semaines qui s'annonçaient. Avec un peu de bonne volonté, je la croirais. J'irai au café ; avec un peu de chance, aussi, je reprendrai goût au puzzle de l'existence. J'approcherai des filles ; je discuterai football et sicav monétaires.
 
« Je t'aime, Maman. »

   

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Les mots sont venus, spontanément. Elle répond qu'elle revient demain, m'adresse un dernier regard. Je sortirai, sous peu. Vivant. Je verrai un psychanalyste. Je tenterai d'exterminer tout ce qui en moi, sans arrêt, me fait croire que je dois échouer. Je me redresserai. Peut-être.
 
J'avais appelé au secours. Le monde me renverrait peut-être une réponse ; au mieux, mon écho.
 
Le noir m'enveloppe. A l'intérieur de mes paupières, des étoiles palpitent, fusionnant parfois. Un halo, gros, plus lumineux, m'éblouit alors. Mon corps engourdi n'a jamais eu rien à voir avec cette vie intérieure, intense, indescriptible. En position fœtale, je m'endors mieux. Une nouvelle nuit chute dans mes paupières. L'écran s'obscurcit, se fige. Je viens à moi-même, comme pour mon premier endormissement. Encore un soir où je me dis : demain, je serai neuf, demain, je serai mieux.
 

* * *


Un casque de walkman sur les oreilles, Jean-Baptiste Korliakov, dit Boris pour ses collègues, faisait le pied de grue devant la porte de la chambre 312.

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Assis sur une chaise pliante en métal bruni à côté de la porte d'entrée, il avait décidé de s'immerger dans les profondeurs tiédasses des mélopées langoureuses et canadiennes de Céline Dion. Une manière comme une autre de tuer le temps. De ses origines semi-ukrainiennes, Jean-Baptiste avait gardé le regard puissant doté d'un léger strabisme, des moustaches dignes d'un figurant des Brigades du Tigre et le goût de la vodka. Son héritage culturel se limitait à ces quelques points et la totale inculture musicale qu'il manifestait ostensiblement face à ses collègues sidérait son entourage.
 
En partant cinq heures plus tôt, le commissaire Le Kervidec lui avait bien précisé : personne ne rentre, personne ne sort. Si quelqu'un débarque, tu lui dis de m'appeler. Si plusieurs personnes s'amènent, c'est toi qui m'appelle. A vingt et une heures, j'enverrai quelqu'un pour te relever. Maintenant, Boris tuait le temps. Après cinq heures d'attente dans un couloir immaculé, il commençait à lutter contre une envie de dormir qui envahissait un par un chaque pore de sa peau. Pour toute distraction, il n'avait eu que la visite trois heures plus tôt de Thérèse, une affable infirmière tahitienne, qui lui avait apporté deux sandwich-club thon mayonnaise sur un plateau en plastique translucide.

   

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Après une minute trente de sourires et de remarques sur la pluie et le beau temps - surtout la pluie en fait - elle s'était éclipsée pour retourner à son office et l'avait laissé face à son ennui, un ennui qui devenait consistant, papable. Jean-Baptiste n'était pas un inconditionnel du baston, mais là, le désœuvrement le poussait dans ses retranchements. La prochaine fois, il se l'était promis, il emmènerait la Game Boy de son deuxième fils. Depuis son frugal déjeuner, il avait pris la peine de détailler le théâtre simple de ce qui lui semblait être une lente et inexorable décomposition de son être totalement soluble dans l'inaction. Installé quasiment en bout de couloir, il se trouvait face à deux portes vert olive au centre desquelles s'ouvrait une petite saignée de verre grillagée, comme si les malades ici alités devaient être maintenus sous une surveillance éloignée par des mâtons trouillards de peur qu'ils ne s'échappent pour s'en retourner vers une vie saine. A sa droite, une porte identique ouvrait sur une autre de ces chambres standardisées, occupée apparemment par un maçon maladroit tombé la veille d'un échafaudage branlant. Il tenait cette information de Thérèse, qui lui avait aussi confié que les deux occupants des chambres en face de lui étaient arrivés l'un après un suicide raté, l'autre suite à une attaque cérébrale. Charmant voisinage s'était-il dit.

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Au centre du carré formé par ces quatre portes, un plafonnier dépoli irradiait une lumière blanche et vive sur la portion de couloir qui lui était assignée. L'ensemble du couloir reproduisait quasiment à l'identique le schéma de cette travée trois autres fois, comme dans les bas-côtés d'une église pensa Boris, mis à part l'entrée d'une pièce de service, la double porte de l'escalier principal et les deux plantes d'intérieur luxuriantes et indestructibles qui la flanquaient. En outre, à l'autre bout du couloir grésillait un plafonnier dont la lumière hésitante alternait selon un rythme obscur entre le demi-jour fragile et la franche lumière crue. Et il commençait sérieusement à taper sur les nerfs du planton de service.
 
Boris en était à compter le nombre de rainures obliques que pouvait représenter le motif du carrelage sur la largeur du couloir quand il aperçut deux pieds menus plantés près de lui enserrés dans deux fines chaussures à talon plat fermées d'une boucle de cuir. Au-dessus s'élevaient comme deux tours frêles deux chevilles graciles qui s'évasaient sur des mollets dodus enserrés dans un fourreau de coton blanc. Puis venaient les pans souples d'une jupe longue qui flottaient au-dessous des genoux.

   

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Une ceinture de cuir brûlé par l'usure couvrait l'étoffe. Puis venait un chemisier blanc démodé mais dont la blancheur irréprochable semblait rayonner dans le couloir. Un délicieux sourire couronnait le tout. Un sourire angélique, doux et rafraîchissant, gorgé de miel, de lait et de rose.
 
C'est ainsi que Salomé apparut pour la première fois à Jean-Baptiste.
 
Jean-Baptiste lui rendit son sourire comme il put.
« Bonjour, comment les trouvez-vous ? »
Elle tendit vers Jean-Baptiste un bouquet de violettes.
« Elles sont très jolies. »
« Bonne réponse. Vous venez d'en gagner une. »
Salomé choisit avec attention l'une des fleurs, la détacha précautionneusement et la tendit à Jean-Baptiste. Avec ses doigts qu'il sentit alors gros et maladroits, il saisit la délicate fleur et se perdit dans sa contemplation. Le temps qu'il pense à remercier l'inconnue, elle était déjà partie. Jean-Baptiste rêva doucement, sa violette entre les mains ; il faudrait qu'il demande à Thérèse qui était cette petite.
 
 

* * *

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De ma fenêtre... je sens... de ma fenêtre... j'imagine... je ne peux plus véritablement sentir... la moitié de mes sensations m'ont été ôtées... avec ma mobilité... les trois quarts... il me reste... des bribes d'imagination... dont je fais des fariboles... d'un papier... imaginaire... que ma fenêtre n'emporte pas... au dehors... dans le vent d'hiver...
 
Une fraîcheur... un peu poussiéreuse... une odeur de fleur... en plein janvier... c'est la neige au dehors... je la renifle... je le sentais déjà... enfant... bien avant les premiers flocons... recouvrent-ils déjà le pont ? Enfant je courais à la fenêtre... puis allais me rouler... dans la neige... sur le chemin... jusqu'à ce que maman prenne peur... que je prenne froid...
 
Ma fenêtre... je prenais toujours possession des lieux... où je séjournais... fussent-ils... les plus étrangers... les plus éphémères... jeune homme... c'était en posant... une photographie... deux ou trois bouquins... du papier à lettres... un verre d'eau... sur la petite table... qu'il y a... dans chaque pièce... à défaut... à même... le sol... sur un vieux journal... déployé... ou même... sur le carrelage... ou même...

   

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Et maintenant... ce sont quelques idées... de vieilles images... des souvenirs, dont la précision me paraît fantastique... des fulgurances oniriques... que je sais avoir été... bien réelles... et qui ne seront plus... pour moi... comme si... vieillard déjà... le pont... sous lequel je passais... lorsqu'il s'agissait... de se promener... s'était... de lui-même... éloigné... au moment que je n'en pars plus... Le pont... m'a été... raconté... par l'infirmière... que j'interrogeais... sur la vue de la fenêtre... en vue de me faire... ce petit chez-moi... imaginaire... et familier... et c'est un lieu... véritablement... familier... réel... mais si lointain désormais... que j'ai reconnu... tant et si bien... que de chez-moi... il n'est plus question... dans ce monde... pour lequel... je ne suis plus fait... et dont la gravité même... m'assomme... sans ne plus rien... m'imposer...
 
Me promenant... je croisais... ces coureurs du dimanches... ou ces véritables... fusées sur pattes... qui préparaient... d'inutiles... et vaniteuses... compétitions... ces gens... inconnus... aux visages... souffrants... et huileux... dont je trouvais... les efforts... vains... et la souffrance... stupide... et maintenant, que je les envie... ces lièvres humains... dont les corps... soumis... obéissants... répondants... serviables... dévolus... jusqu'à l'extrême... se confondent... entièrement... avec une volonté... dont je n'avais... jamais... pris conscience... que sans corps... elle ne veut... elle ne peut... rien.

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Ma fenêtre aujourd'hui... je lui dédie... bien des poèmes... que je fais... sans y penser... aux bruits qu'elle charrie... aux odeurs qui la traversent... et qui font oublier... l'éther et la javel... le cliquetis des fioles... et des stéthoscopes... et que sais-je encore... le passage... clopineux... des estropiés... plus en veine que moi... et celui... pas moins rigide... qu'un pas de colonel... ou plus prétentieux... que celui d'un patron... des internes... et du chef de service... et celui encore... parfois trop prompt... parfois trop lourd... des infirmières... et des femmes... de ménage...
 

* * *


La grande bâtisse est agitée depuis quelques temps par de curieux remous.
 
Salomé ne peut l'expliquer, mais les pièces semblent animées, comme si de vrais gens s'étaient mis à les habiter. Plus exactement, comme si ces gens avaient toujours été là, mais à présent perceptibles à ses sens.
 
Elle croyait depuis le début qu'à part le concierge, la dame du haut et elle-même, nulle âme ne pénétrait dans l'ancien asile. Le petit Claude lui avait bien recommandé de ne pas chercher à visiter les lieux, chargés selon lui de fantômes, lourds porteurs de mémoires sordides.

   

24

Qu'elle vienne pour elle-même, dans sa chambre, sans regarder autour, d'accord, mais pas d'investigations ni de curiosité dangereuse... Elle avait dès lors soigneusement tu les quelques rencontres qu'elle avait pu faire dans cet endroit, persuadée de posséder le don de voir et parler aux esprits. Elle n'oubliait cependant pas de tout consigner sur les murs de sa chambre, heureuse de détenir de si jolis et insolites secrets.
 
Ainsi, il y a le spectre d'une jeune femme infirmière, disant s'appeler Thérèse, très douce, avec un gentil sourire. Elle invite toujours Salomé à circuler à sa guise, lui racontant avec une voix un peu étranglée les moments marquants de son existence. Elle parle au présent, mais Salomé n'est pas dupe... elle comprend, avec toute la compassion dont elle est capable, que la tristesse des fantômes les plonge dans un désir de vie réelle et immédiate. Salomé se dit que Thérèse évoque devant elle des souvenirs de sa vie, ou que peut-être elle se crée une fausse existence à laquelle elle veut croire. Et de la même façon que l'on ne reprend pas des enfants dans leur jeu pour leur dire qu'ils inventent, Salomé ne tente jamais de détromper la pauvre âme se prétendant vivante.
 
Pourtant, quelque chose inquiète Salomé : le bruit énorme que font parfois les esprits, ces allées et venues, les objets qu'ils déplacent... des signes de vie troublants de vérité.

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Elle sait pourtant bien qu'il n'y a aucune activité, que les lieux ont perdu leur usage ; le petit Claude, la dame du haut et le concierge le lui ont assez répété : « personne ne vient plus, ne t'aventure pas trop, il n'y a que des souvenirs ici, rien d'intéressant, rien d'existant ».
 
Salomé, évidemment, croit tout ce qu'on lui dit. Loin d'elle l'idée qu'on puisse vouloir l'empêcher de rencontrer un monde extérieur.
 
Elle a repris depuis plusieurs jours déjà ses activités de nuiteuse, ses trois protecteurs se chargeant de gérer les rendez-vous. L'argent, Salomé n'en a pas beaucoup besoin, des vêtements propres et légers, des fleurs fraîches de temps en temps, ses bâtons de craie blanche, voilà tout ce qui lui fait plaisir. La lumière des bougies dans sa chambre, aussi. C'est la dame du haut qui lui donne sa part, gagnée avec les hommes ou le ménage. C'est elle aussi qui garde le reste du butin amassé par les quatre membres de ce clan. « Elle fait des économies », expliquent le petit Claude et le concierge à Salomé en hochant la tête d'un air entendu, « pour le jour où... ».
 
Devant l'agitation extrême d'aujourd'hui, Salomé a noté sur le mur ouest :« grand remue-ménage, presque chaos, on aurait cru une question de vie ou de mort ; en matière de fantômes, plus rien ne pourra m'étonner.

   

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Ils se sont mis à surgir de partout, brandissant qui une poche de sang factice, qui une carte de police, se donnant mille ordres contradictoires les uns aux autres. Ils jouent une curieuse mise en scène, l'un d'entre eux est resté étendu, affectant la mort, ils l'ont laissé seul dans une pièce et se relaient comme pour une surveillance. Je ne saisis pas quelle obscure motivation les électrise ainsi, à quoi leur sert ce divertissement macabre et grotesque. Affaire de fantômes... ils ont l'étonnante faculté de simuler la vie à la perfection, dans tous les détails sensoriels que l'on dit normaux... il doit y avoir une faille dans leur imitation, sans quoi vie et mort n'auraient aucune différence pour qui peut percevoir les deux ?... cette idée me terrifie et m'excite... je mène l'enquête... »
 
Salomé brûle d'aller espionner les esprits plus minutieusement, mais elle ne voudrait pas se faire remarquer, et risquer de déranger les spectres, ou d'être interrogée sur ses circulations par la dame du haut ou le concierge. Soudain elle réalise que la chambre n'a pas été fleurie depuis quelques jours... prétexte idéal... il s'agit de savoir l'exploiter. Salomé réfléchit au parcours qu'elle va suivre, quel trajet sera le plus judicieux pour ses recherches. Elle décide de traverser d'est en ouest l'étage où elle se trouve, puis de descendre par les escaliers de service et de passer en sens inverse à l'étage inférieur... et ainsi de suite, en rasant les murs. Elle bat des mains, ravie de sa bonne idée, vote intérieurement pour un bouquet de violettes, fleurs tout à fait appropriées pour la circonstance, et derrière lesquelles elle passera inaperçue, ou presque. Elle met son plan à exécution.

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Revenue de sa mission, Salomé note : « Constaté une accalmie : le meneur d'opération avec de gros sourcils, de petits yeux noirs et qu'on appelle Patron a apparemment disparu après avoir remis la garde du faux mourant à un grand moustachu mélancolique. Ils se reposent tous. Thérèse a l'air au courant, il faudra la faire parler. Le moustachu s'ennuie visiblement, je pense que le jeu ne lui plaît pas. Je ne sais pas pourquoi il obéit à l'autre, il doit y avoir une hiérarchie dans la fantomatie, j'ignore de quoi elle dépend, peut-être du temps depuis lequel on a passé la barrière de la vie ? C'est une curieuse histoire, il y a là-dessous des secrets importants, je le pressens. Si je parviens à les découvrir, me croira-t-on ? Je ne dois pas encore en parler. Le moustachu a feint de manger deux énormes sandwiches au thon avec un appétit d'ogre. Quand on pense que tout cela est irréel... j'en frémis. Des sandwiches spectraux... qui me croira ? Je n'ai pas pu m'empêcher d'approcher de lui, il avait l'air si tristement désœuvré, tant pis pour le danger, je lui ai offert une fleur pour qu'elle lui tienne compagnie. Je pense qu'il a compris que mon intention était bienveillante. Mais je suis vite partie... je ne suis pas encore sûre qu'ils sont inoffensifs. C'est à vérifier. Il faudra que j'observe « Patron », je pense qu'il est une clé de l'énigme. Affaire de fantômes... je mène l'enquête. »
 
Salomé range soigneusement ses petites craies. Il est son heure de travail : la nuit étend un tissu froid sur la fenêtre. La jeune femme abandonne à regrets sa chambre, afflige sa bouche d'un trait mal ajusté de rouge à lèvres pour ne pas contrarier le petit Claude selon lequel : « ça fait plus pro quand même » et rejoint son poste, à gros bouillons d'âme.
 

* * *

   

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Savoir... et ne pas savoir... la même chose... le même fait... en même temps... sans contradiction... être l'unique objet de ce savoir... de cette ignorance... de cet oubli peut-être... Il ne s'agit pas de savoir seulement... il s'agit de vie... absente... il s'agit... de trou noir... de trou de mémoire... de trou de moi-même... et ce qui s'est passé... personne ne le sait mieux... que moi-même... qui n'en sais rien... Un récit... plausible... plusieurs hypothèses... une suite, un après, quelques bribes d'avant... un jargon médico-cryptologique... deux ou trois personnes qui s'imaginent... quelques unes qui, j'imagine aussi, jugent déjà, le sort, la fatalité, moi aussi peut-être... Indifférence, point à la ligne. Plus présente, plus prégnante, l'étrangeté... plus diffuse, plus intime, plus essentielle... l'étrangeté de cette cavité sombre par laquelle je suis passé... Est-ce ainsi que l'on meurt ? Par indifférence ? par ignorance ? désagréable étrangeté... S'il n'y avait, comme en contre-plongée, l'indifférence... je crois que cette étrangeté... serait intolérable...
 

* * *


C'est toujours pareil. C'est toujours au troisième stade, après avoir récupéré l'épée de cristal dans l'antre de Karth'ouna que Boris se faisait éviscérer par le Cyclope à six bras, celui qu'avait envoyé Trobir pour sauver le fléau Gorzien de la menace des vampires Hut.

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Il avait beau posséder un bouclier troll et des bottes anti-gravité en peau de dragon, il se faisait avoir à chaque fois. Il devait lui manquer quelque chose, une amulette providentielle, un sortilège à la con ou une fourberie dans le genre. Ça avait le don de l'exaspérer. Il faudrait qu'il demande à son fils.
 
Boris éteignit la Game Boy et la glissa dans la poche de sa veste. Il se leva et se mit à faire des allées et venues devant la porte de la chambre pour se dégourdir les jambes. A huit heures ce matin, il avait relevé Vignal qui avait passé la nuit ici. Depuis, il tuait le temps comme il pouvait, en espérant que l'autre légume sur son lit d'hôpital se réveille, ou bien clamse une fois pour toutes, enfin qu'il se passe quelque chose. Il ne pouvait même pas aller à la machine à café, parce qu'à ce moment là, il aurait perdu de vue la chambre pendant bien une minute trente, et le commissaire le lui avait formellement interdit.
 
D'Amédée Tronquard, l'homme pour qui Boris faisait patiemment le garde malade, on ne savait pas grand chose. La cinquantaine avancée, veuf et sans enfants. Une pension de préretraite de l'industrie automobile l'aidait à vivre. De ses journées, on ne savait pas trop ce qu'il faisait et, à vrai dire, tout le monde s'en foutait. Ce qui par contre intéressait Boris et Frédéric, c'est ce qui s'était passé pendant le déjeuner dominical de la famille Ducasse, quatre jours plus tôt.

   

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Un repas pas banal au cours duquel Marc Ducasse, un père de famille paisible et agréable selon ses voisins, avait tout à coup décidé d'abattre sa femme, ses deux filles ainsi que son copain Amédée au fusil de chasse avant de sortir dans la rue. Là, il avait tué cinq passants quasiment à bout portant, blessé trois autres. Finalement, cerné par les forces de l'ordre, il s'était fait sauter le caisson au deuxième sous-sol du parking d'un hypermarché. Et personne ne savait pourquoi.
 
Boris, personnellement, s'en foutait comme de l'an quarante. C'est pas de savoir comment un chasseur de perdrix déséquilibré a choisi un jour de détruire en dix minutes tout ce qu'il a construit en quarante ans de vie qui allait changer la sienne, de vie. Mais un témoignage direct permettrait probablement de contenter la presse déchaînée qui harcelait le commissariat depuis dimanche dernier. C'est pourquoi il traînait dans ce couloir désert d'un hôpital décrépi. Pas tellement pour le protéger de l'extérieur (quoique, des journalistes vraiment crétins et fouineurs, on en trouve encore aujourd'hui), mais plus pour pouvoir récupérer la moindre parole que le blessé aurait pu prononcer. Son état était tellement incertain, chaque mot articulé pouvait être le dernier.
 
Boris s'est adossé contre le mur, appuyant sa tête contre le crépi jaune. Les mains dans les poches de son blouson, il faisait jouer entre ses doigts les pièces de monnaie qui y traînaient. Tout à coup, il sentit qu'on lui tirait la manche et tourna la tête.

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« Tiens ! La jeune fille au bouquet de violettes.
- Dites, je peux vous poser une question ?
- Bien sûr ! Allez-y !
- Ça fait longtemps que vous êtes mort ?
- Pardon ?
- Eh bien oui ! Depuis combien de temps est-ce que vous avez quitté notre monde ?
- Vous voulez dire : depuis quand je mène cette vie-là ?
- Vous ne manquez pas d'humour, mais c'est cela, oui.
- Eh ben dites donc ! Vous avez de ces façons de parler ! C'est sûr, c'est une rupture avec la vie civile classique, mais on n'en est jamais très loin. »
 
Salomé appuya ses poings sur ses hanches et prit un air satisfait.
 
« Vous savez quoi ? J'en étais sûre. Alors, ça fait combien de temps ?
- Ça fera cinq ans en septembre.
- Ah. Et Patron ?
- Patron ? Vous voulez dire le commissaire le Kervidec ?
- Je suppose, oui. Je ne sais pas comment vous vous appelez entre vous.
- Et bien, lui, cela doit bien faire le double.
- C'est ce que je pensais. Plus on est mort il y a longtemps, plus haut on se retrouve dans la hiérarchie des spectres.
- Euh, là, je ne suis plus tout à fait sûr de vous suivre... »

   

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Salomé ne répondit pas. Au bout du couloir, elle avait aperçu deux patients qui remontaient l'allée vers elle. Deux fantômes de plus, cela faisait trop d'un coup. Elle vira sur ses talons et partit en courant. Médusé, Boris regarda la jeune fille fuir à toutes jambes au beau milieu de leur conversation. Il contempla les deux vieux en robe de chambre qui poussaient chacun leur portique auquel était suspendue une poche de glucose. Il regarda à nouveau Salomé qui disparaissait dans le fond du couloir, puis les deux malades qui fonçaient vers lui à tout petits pas. « Pas vraiment la charge de la brigade légère... Est-ce qu'elle a eu peur ? Peut-être que j'ai dit une connerie ? » Les malades disparurent par la grande porte qui donnait sur l'escalier principal ainsi que sur les autres sections de l'étage.
 
Jean-Baptiste, dit Boris, soupira. Il se retourna, jeta un œil par la lucarne puis pénétra dans la chambre. Une odeur de médicament, de sueur et de crasse flottait dans l'air. Les quelques affaires portées par Amédée Tronquard à son arrivée étaient suspendues dans un placard métallique. Une petite table avec un verre d'eau. Pas de fleurs, pas de livres, pas de visites. Amédée semblait parti pour un sommeil de mille ans. Le teint cireux, l'immobilité, on aurait dit un mannequin caché là pour une mauvaise farce. Jean-Baptiste vérifia rapidement que tout était en ordre puis fit le tour de la pièce. Arrivé près de la fenêtre, il appuya son coude contre le mur, son front contre le dos de sa main et contempla le paysage.

33

Le pont, les lampadaires, le fleuve et au delà, la ville. La ville lumineuse et animée, bruyante et joyeuse.
 
« Vous voulez un café ? »
 
Jean-Baptiste se retourna. Thérèse l'infirmière, dans l'encadrement de la porte le regardait en souriant du même sourire résigné qu'elle adressait aux malades.
 
« Oui, je veux bien. Merci. »
 
Deux minutes plus tard, Thérèse revint avec à la main un gobelet en plastique rempli de mauvais café.
 
« Ça va ? Vous vous ennuyez pas trop ?
- Un peu, si. On fait avec.
- Si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas. Vous pouvez m'appeler avec la sonnette du malade, je saurai que c'est vous.
- Oui. Lui n'en a pas vraiment usage.
- En effet.
- Et pour vous, la journée se passe bien ?
- La routine. On a mis le TS avec l'AVC, on espère que ça se passera bien.
- TS, AVC... ?
- Ah oui, désolée pour le jargon : tentative de suicide, accident vasculaire cérébral...
- Merci, c'est plus clair ainsi.
- Bon, allez. Bonne journée. »
 
L'infirmière fit mine de partir.

   

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« Attendez ! »
 
Elle s'immobilisa dans le couloir, puis se retourna.
 
« Je peux vous poser une question ? »
- Bien sûr !
- C'est qui la petite du bout du couloir, une petite brune toute fluette, avec un air ingénu ?
- Salomé ? C'est la petite protégée du gardien. Elle est un peu simple, et assez sauvage aussi. C'est pas très facile de l'approcher. Elle a peur du contact. Moi je dis qu'il faudrait la mettre au service psychiatrique, mais c'est la chouchou de Mounhir, alors on peut rien dire ! Elle loge au fond du couloir, dans un débarras qu'on lui a aménagé. Elle rend de temps en temps service, trois fois rien. Comme ça, elle a l'impression de payer un loyer.
- Et ça fait longtemps qu'elle est ici ?
- Je dirais deux mois, trois peut-être. En tous cas, maintenant elle fait partie des meubles. Mais méfiez-vous d'elle. Sous ses dehors d'ange, elle cache des choses.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
 
Elle murmura :
 
« Il paraît qu'elle voit des hommes »
 

* * *

35

Stupide... et quand il ne resterait du mot qu'un léger écœurement, inepte, vainement désagréable et par conséquent presque insensible, je m'endormirais dessus sans avoir changé d'avis. Stupide... pas même effroyable... pas de quoi soulever la moindre peur... pas la moindre stupeur en vue... juste un constat, vrai, faux, réel, de débilité. Moi, l'impotent complet, il me semble qu'il reste en moi cette chaleur, même très atténuée, ce petit feu de la bile qui s'échauffe devant le spectacle de l'absurde. Et lui, l'absurde, il s'y engonce et il y crève.
 
La prochaine fois que je serai frappé de stupeur, la mort ne sera pas loin, comme si cela voulait dire que malgré tout je la tiens quelque peu en respect, comme si son œuvre presque totale sur mon corps n'était malgré tout presque rien encore. Et lui qui se jette dans ses bras parce que les bras que lui tend la vie le débecte... comme s'il était un oiseau en cage... comme si le courage n'avait jamais vu la vie en même temps que lui...

 
A suivre...

 
 


 
 


 
A l'origine de ce projet, il y a cette photo, et cette vague consigne : Un pont, un lampadaire, un bâtiment, beaucoup de fenêtres. Première étape : imaginer des personnages derrière ces fenêtres, leur donner la parole. Ensuite, avec un peu de chance, des fils se noueront entre ces voix, et, qui sait, le concert sera peut-être agréable à entendre de l'extérieur.
 
A vous de juger si l'objectif a été atteint. Nous poursuivrons ce texte dans le numéro 16 de la revue.

photo Guilhem Semerjian