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Ce n'est tant pas la mort en elle-même qui est le centre du propos, mais le chemin qui nous mène au trépas, les quelques minutes précédant la mort clinique, l'acte de mourir plutôt que l'état de mort, car de même que nous ne pouvons savoir ce que nous voulions dire qu'une fois que nous l'avons dit, nous ne pouvons juger d'une vie qu'à l'aune de sa mort.
La Mort, Jankelevitch nous apprend en une
magistrale leçon de deux cent cinquante pages que l'on ne peut rien en dire.
Epictète, de façon bien plus concise, va jusqu'à affirmer qu'il s'agit d'un
problème qui ne nous concerne pas, selon un célèbre syllogisme dont
l'efficacité ne cesse pas d'étonner. Qu'on se le remémore, et l'on se sentirait
presque l'âme d'un fier-à-bras. Et Socrate, comme s'il avait été son élève,
l'accepte avec une bonne humeur goguenarde. Voilà pour les philosophes. Plutôt
optimiste. Du côté des écrivains, ça se gâte. Les mythes grecs, quant à la mort
des... mortels, sont bien plus perplexes : à preuve l'apparition de la tragédie.
Quel beau roman, quelle belle pièce, qui ne finisse pas sur la mort du héros,
de l'héroïne, sur son deuil à tout le moins ? Rilke réclame de la noblesse
qu'elle s'approprie sa mort, qu'elle ne la laisse pas en pâture aux noms
barbares de la médecine ; et de décrire une mort effrayante, une interminable
agonie, une mort qui s'est emparée de l'homme, s'est servie de son corps comme
son propre instrument et ne l'a pas épargné. Nerval soupçonne que l'origine de
son délire soit la peur de sa propre disparition. Enfin Tolstoï, qui n'était
pas le dernier angoissé par la question, se livre au magistral essai de
description de ce moment que nous aurons tous à... vivre : celui où il nous faudra mourir.
Guère réjouissante, la description. Danton aurait
ironisé, la veille de monter sur l'échafaud : le verbe guillotiner ne se
conjugue pas au passé de la première personne. Il en va bien sûr de même du
verbe mourir, si l'on n'est pas le
guetteur de Nabokov. Et puis, à moins d'être profondément chrétien, et de
croire, comme Malraux, que la littérature est un anti-destin, il faut
reconnaître qu'il n'y pas de quoi être parfaitement serein.
Ou peut-être sommes-nous déjà morts.
Numéro publié sur Internet en octobre 2000, puis octobre 2001 après modifications.
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