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Don Quichotte chargeant les poteaux de lignes haute tension, Ulysse écoutant le chant des sirènes un casque de walkman sur les oreilles et menottes aux poignets, Roland coulant son fidèle Beretta Durandal dans une dalle de béton avant de mourir. Saurons-nous aujourd'hui faire revivre le genre épique ?
Dans la rubrique « Nécrologie » de la gazette des événements littéraires, l’Ulysse de Joyce aurait pu valoir comme faire-part de décès du héros de
l’Odyssée. Ultime bévue du triste chevalier castillan, ou, si l’on veut, son
seul titre de gloire. Mais déjà Hugo s’essayait à l’épique sans héros, Proust
au héros sans pique et Kafka... Kafka sans l’un ni l’autre, partait néanmoins à
la conquête du Far West.
Et voilà ; du western à la Guerre des Etoiles, l’héroïsme étincelant n’habite plus que les écrans de cinéma, terme de la vaste conquête de l’œcoumène
hollywoodien. Le héros ne se rencontre plus que là. Le dernier qu’on y ait
envoyé s’appelait... voyons voir... c’était peut-être bien le général Johann August Suter. Il n’habite plus que là, mais il y
fait toujours recette. Que Beverly Hills détrône Troie : ni Vienne ni
Paris ni Dublin ne sont plus les objets d’aucune convoitise belliqueuse. Les
preux chevaliers des lettres se morfondent : plus que jamais leurs armes
sont dérisoires, leurs joutes n’ont jamais été aussi vaines. On aurait beau jeu
de nos jours de s’avérer déçu par le fatras d’un champs de bataille : qui
compatirait avec le jeune Fabrice Del Dongo ? Qui suivrait un enragé de
Napoléon ? Tout au plus sommes-nous horrifiés lorsqu’un drap n’est pas
plié, lorsqu’un mot dépasse d’une ligne.
D’un côté nous avons les hymnes
homériques, celui aux Muses notamment, qui sont sans équivoque :
« (...) c’est grâce aux muses et, sur
terre, à l’archer Apollon que l’inspiration fleurit dans l’âme des poètes qui
chantent et jouent de la cithare ... comme c’est grâce à Zeus qu’il existe des
rois (des héros). » De l’autre Cendrars lui-même :
Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses...
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées...
Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.
D’un côté nous
avons l’ultime espoir de 1935, espoir vain, sans illusion : « La guerre de Troie n’aura pas lieu ».
De l’autre nous avons, sous le joug de la censure en 1947 : « Pour en finir avec le jugement de Dieu ».
Tout comme si nous ne pouvions pas, tout à la fois, réclamer la philosophie à coups de marteau, le crépuscule des idoles, et glorifier le surhomme, l’esprit de
vengeance et l’appétit créateur. Tout comme si tout temps qui n’était pas
cyclique sera décadent. L’aventurier décadent, nous le croisons à Port-Soudan, nous le croisons à Méroé, chez Olivier Rolin. Mais le héros
en quête de la beauté larmoyante d’Hélène ? Est-ce la passion tout
orientale d’un Philippe Sollers qui
nous la ramènera ?
Nous ne
troquerons pas la beauté d’Hélène contre un vase chinois. Mais irons-nous
jusqu’à nous battre pour elle ? Irons-nous jusqu’à la cruauté,
(sacrificielle ou pas ?), réclamée par Artaud, d’un corps sans organes ? Rien n’est moins sûr, nous manque certainement la vigueur, la vertu, d’un courage épique...
Numéro publié sur Internet en décembre 2000, puis décembre 2001 après modifications.
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