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Ecrire le contrepoint, c'est gérer la permanence du déséquilibre, jeter des phrases dans le vide comme des ponts sur des abîmes, et dont les points d'attache sont perpétuellement sapés par des tunnels souterrains. Avec la fuite en avant comme unique échappatoire, l'horizon en point de mire, la narration se fait dangereuse, prospective, audacieuse.
Selon le
Dictionnaire encyclopédique de la musique de l'Université d'Oxford :
« Si l'on définit le contrepoint
comme le désaccord entre les voix ou les parties d'une œuvre, l'harmonie peut
être considérée comme l'élément d'accord entre ces parties ».
Le contrepoint
jouxte l’art de la fugue, dont Bach fut l’un des premiers maîtres. Art de faire
à contretemps, art de placer à contre-pied, de laisser en suspens le trait
d’union, art de la superposition des lignes mélodiques, le contrepoint ouvre un
espace harmonieux, cependant qu’il creuse le lieu de l’indicible. A
contre-courant, en contre-plongée, en point de mire ou point de fuite ? Il
est curieux de choisir de parler de contrepoint entre une figure géométrique dont
le centre est fuyant et un endroit qui est la convergence de tous les regards
(la spirale et le cirque).
La naissance du contrepoint, c’est l’apparition de la polyphonie (on se rappellera que la
tragédie est née de la démultiplication des voix sur la scène autant que de la
rencontre du dionysiaque et de l’apollinien). Kundera en a fait les maîtres
mots de l’art de composer des romans. Il fait émerger ainsi, dans l’explicite,
une exigence poétique (et non technique) que Baudelaire maintenait dans l’implicite :
« L’idée poétique qui se dégage de
cette opération du mouvement dans les lignes est l’hypothèse d’un être vaste,
immense, compliqué, mais eurythmique. »
Le contrepoint
introduit la métaphore de l’image dans la musique, mais l’effet poétique ne se borne
pas à un simple déplacement de sens : partout où l’on parle de
contrepoint, il ne s’agit que de mouvement, de fuite, d’éloignement, d’écart,
de changement. Le contrepoint n’est pas le point pour le point, l’accouplement
statique et figé, la rencontre harmonieuse et stable ; c’est le point
contre le point, l’insaisissable dans la différence. Il ne peut s’agir de
saisir le point comme centre, comme achèvement, comme aboutissement ; il
ne peut s’agir non plus de désigner simplement l’envers d’un point ; dans
cet élan de perfectibilité le contrepoint reste un en vue de quoi le regard se perd. Et cependant cette perte ouvre
une musicalité sans précédent, une poésie sans pareil.
« La ligne courbe, la spirale font leur cour à
la ligne droite, et dansent autour dans une muette adoration. Ne dirait-on pas
que toutes ces corolles délicates, tous ces calices, explosions de senteurs et
de couleurs exécutent un mystique fandango autour du bâton hiératique ? »
Baudelaire aurait pu déjà situer l’art du contrepoint dans le domaine de la
peinture. Il ne manquait que lui chez Berthe Morisot, le jour où Mallarmé eut
cette réplique fameuse : « Mais
Degas, ce n’est point avec des idées qu’on fait des poèmes... C’est avec des
mots. » Baudelaire n’était pas là, mais Valéry, lui, devait tendre
l’oreille aux paroles du Maître, (qui depuis s’en est allé puiser de l’eau du Styx,
rejoignant sa Musicienne du silence),
puisqu’il reformula : « Le
poème... cette hésitation prolongée entre le son et le sens. »
« Pour les coloristes qui veulent imiter les
palpitations éternelles de la peinture, les lignes ne sont jamais, comme dans
l’arc-en-ciel, que la fusion intime de deux couleurs. » Baudelaire n’a
pas employé le terme de contrepoint dans un sens pictural, mais la définition
en est si proche déjà et le demeure à tel point qu’aujourd’hui le terme est en
passe d’entrer dans le vocabulaire des arts plastiques : on fait, à
Beaubourg, de la photographie le contrepoint de la peinture.
Et nous ? Nous, nos
chiffons, bien modestement, nous les voyons aussi comme un contrepoint, un
écart marqué envers les multiples points que la couture recèle (point de croix,
point de maille, point de Florence, point de Gobelin, etc.) Il y a un
contrepoint que les fileuses patientes connaissent, qui n’est pas pour rien à
leur charme, et qu’oublie de célébrer Valéry : c’est, la nuit venue,
Pénélope défaisant le suaire de Laërte tissé le jour. Le deuil est impossible à
faire sans point de vue. Chaque jour il faut reprendre son ouvrage où la nuit
l’a laissé.
Numéro publié sur Internet en avril 2001, puis juin 2002 après modifications.
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