Ragtime numéro 9 : Carnaval (le cul à la place de la tête)

 

 

 
    Carnaval renverse et défait, démet et remplace les ordres, les classes, les places et les rangs. Subvertissant tout, la fête du peuple ne doit-elle pas révéler que le bien et le mal, le mal et le bien, sont interchangeables à l'envi ? Curieuse morale pour une fête qui disparaît dans la société en même temps que la moralité...
 
    Carnaval est un mot d'ordre qui intime au désordre... Bien sûr libre à vous de ne pas vous y conformer... Mais quand bien même, vous feriez encore désordre. Volontairement ou non, agréablement ou pas, vous aussi, vous aurez le cul à la place de la tête, alors autant que ce ne soit pas une tête de cul...
    Question ouverte : Que vaut une société qui ne s'abaisse plus à un travestissement, volontaire ou pas, spontané ou non ? Quel crédit porter à des hommes qui n'ont plus conscience de leur propre rôle ni de celui de leurs congénères ? (même question, mais retournée.) Le prix de la liberté serait l'amnésie, l'œillère, l'ornière et la schizophrénie. Car c'est une liberté que de pouvoir se passer de carnaval : c'est le stade ultime où la libération n'est plus nécessaire, où les masques ne sont plus suffisamment étouffants pour devoir être échangés ou brisés, où les fers sont trop lâches pour se faire sentir et les chaînes trop molles pour demander à être rompues. Devons-nous regretter le vestige de l'esclavage et du servage parce qu'il avait des charmes dont nous avons perdu le sens ? Que vaut-il mieux : être sain dans les fers ou mourant au grand air ?
    Essai d'étude cinématographique comparée. C'est au travers de masques - mais de masques qu'il ne peut ni supporter ni conserver, tant le jeu lui est étranger, tant le poids des masques également demande des épaules solides - que le jeune personnage aux Eyes Wide Shut découvre le phantasme et la nature cachée de la sexualité. Autrement dit : inverser les rôles, soit, à la condition exclusive que ce soit les puissants qui y consentent. Autrement l'échec ne vient pas de leur rébellion, mais de l'incapacité des faibles. Rien n'est aussi dangereux que cette incapacité. Le jeu d'un soir peut être initiatique : il ne sera ni émancipateur ni roboratif.
    Dans leur Underground fabrique clandestine d'arme, les prisonniers sous la dictature communiste pensent œuvrer pour une libération nationale, avec modestie et abnégation. Qu'un retournement brutal de l'histoire les ramène à l'air libre, ils deviennent d'immondes tortionnaires, de sanguinaires snipers. La liberté ne convient pas à tous les hommes : ou plus exactement la liberté de tous les hommes est une affaire trop sérieuse pour être laissé à la charge de n'importe qui. Il est des hommes dont le devoir est d'être libre pour tous les autres.
    Et sinon ? Sinon, ce ne sera pas dix ou quinze jours par ans que vous aurez, de gré ou de force, le cul à la place de la tête : c'est à vie, et dans la plus grande indifférence et sans même savoir l'exprimer, que vous aurez la tête dans le cul !
 
    Octobre 2001.