|
|
Absence chronique - Lettres de Lou (3)
DOUZIEME LETTRE
Tu demandes si ça va... et rien. En sentant bien qu'ils finiront par venir, mes couplets, ma chanson...
Je rêve de nous plonger dans un silence épais et que loin, au plus loin des forêts de ton âme, le petit garçon vienne rechercher celle aux mains sûres, aux yeux étoilés, aux histoires magiques, celle qui hante les châteaux des songes de petits garçons, celle qui disparaît du désir des hommes, celle qui devient le regret des vieux. Celle de l'oubli de la vie.
Celle qui n'a ni nom ni sexe ni visage, celle qu'on n'ose pas penser femme, celle qui ne peut pas exister, celle qui effraie ; la plus aimée, la plus étreinte.
Loin, au plus loin des forêts de vos âmes, par l'enfant qui peut croire.
|
| | |
|
2
Viens, laisse-le venir, libère-toi, viens boire en moi, viens boire un peu à la source, viens laisse-toi faire laisse-toi aller laisse ton désir se dire laisse ta joie se vivre ne te brime pas ne te contrains pas ne me brise pas ou bien si, ne t'empêche pas, prends, bois, un peu, rafraîchis-toi, étanche ta soif, bois tout ton soûl... regarde jusqu'à ne plus voir, touche jusqu'à ne plus sentir, goûte jusqu'à ce que je devienne ton propre goût ; aime avec tes muscles tes os tes peurs tes besoins, aime jusqu'à détester aime jusqu'à me haïr et alors repars.
Plein, épuisé, vainqueur, nauséeux si tu veux.
Ça m'est égal de rester sur le carreau de ton amour : je veux te vivre, même si tu vas vite, même si tu fais bref. Te vivre totalement, pour ne pas regretter.
Ne plus être seulement l'envie de toi.
|
3
HUITIEME LETTRE
J'imagine que tu m'entends vivre.
Tu n'aurais rien d'autre, rien de mieux à faire que d'écouter ma vie, mes bruits quotidiens, les discussions insensées, interminables, que j'ai avec toi et les autres seule ici.
Je t'imagine entendant toutes ces bêtises, ces rêves, ces rires, ces larmes, ces peurs.
Tu rigoles doucement.
Je te fais marrer.
Et parfois silence.
Parfois inquiétude.
Allez, sois gentil, sors de ma tête.
S'il te plaît...
Ayez la bonté Monsieur de virer vos yeux de mon âme, d'ôter votre peau de mes envies, vos mains de mes regrets...
Et puis va jouer dans le mixer !
|
| | |
|
4
TRENTE-DEUXIEME LETTRE
Vu cette femme dans la rue qui parle au rien.
Rêvé toi comptant mes et, les que, les je...
Toutes les répétitions, les mauvais traitements infligés à la syntaxe, au bien écrire.
Pensé toi me disant combien inadmissible oser te faire telles lettres.
Songé te mordre la bouche, te taire.
Cacher toi dans un placard et ricaner.
T'aérer de temps à autre, t'épousseter, utiliser ton corps, t'épousseter à nouveau, ranger toi.
T'offrir deux jours de parole, avec droit d'être entendu, voire écouté, baigner toi brièvement, chocolat sur la langue et ranger toi.
Bander tes yeux, te bâillonner, attacher tes mains, me servir de toi un peu.
Te remercier. Ranger toi.
Pas t'abîmer. Pas te laisser maître.
Te donner un mois de fuite.
Te voir revenir.
Ranger toi.
|
| | |
|
5
QUINZIEME LETTRE
Tu ne me désires plus beaucoup depuis que tu as un baudet... Chéri ! Amour ! Ne fais pas tant confiance à cette nouvelle monture, tu vas briser tes jolies dents.
Mon délire, je poursuis cette fièvre, ces mots alignés.
Eurydice meurt.
Orphée la reprend aux Enfers.
Orphée se retourne et voit sa joie trop tôt.
Orphée meurt.
Je veux croire que cela eût changé la face du monde.
Les hommes, ces jouisseurs, seraient les vrais fidèles ?
Les femmes, ces menteuses, trompent les souvenirs.
Eurydice eût vécu à nouveau sans complainte, sans lyre. Elle eût vécu de chair, et pleine de remords, honte gourmande, péché à déguster.
Eurydice morte, Orphée n'est plus.
Si Orphée disparaît, Eurydice sait qu'elle vit ?
La cime des arbres.
Entendez-vous les monstres, les interdits, les fautes ?
Ils me visitent sans cesse, sans répit aucun, ils sont dans mon sommeil, dans mes yeux ouverts, derrière chaque geste, chaque souffle. Ils me parlent ; me crient, me hurlent leurs ratées.
Ecoutez-les, dites-moi que vous en avez une part, sauvez-moi.
|
6
Sauve-moi amour, mon douloureux, je me sens étranglée dans mon sommeil et sans plus savoir si je dors ou non je te vois vivre autour de moi, nu, beau, écœurant, je vois la chambre vide aussi et que tu n'y es pas.
Où est la vérité, où l'illusion ? Es-tu là ou seulement dans mon rêve ?
Mon amour, ils te veulent près de moi ; les démons ; les fous nous veulent ensemble, nomades de nos vies, nous veulent amants, destructeurs des passés, nous poussent l'un vers l'autre.
Je ne sais plus si tu me plais ou si tu dois me plaire, si je t'aime ou s'il faut souffrir de toi, si tu existes ou s'ils sont les plus forts.
Le vide m'attire inéluctablement, les trous, les précipices, le bord des falaises, la fenêtre ouverte.
J'ai commencé à cinq ans. A cinq ans je voulais sauter dans le vide. Avec une (in ?)conscience de la mort semblable à celle d'aujourd'hui. A cinq ans j'ai sauté pour la première fois.
On dit tout, raconte-moi tout de toi, je veux tout savoir, tout connaître de toi mon amour, on dit tout, et ce tout n'est rien.
Ridicules les morts ratées, navrantes, étonnantes. N'était la lâcheté, je me suiciderais toute la journée sans réussir.
Absurde vocabulaire de la mort.
Une merveille serait de passer dans tes bras, ton corps en moi.
Amour, si par hasard tu lisais cela... si en lisant tu comprenais être le sujet de mes épanchements inutiles... mon grand limpide tu serais scié sans doute effrayé, tu fuirais ? Abats-moi mon amour, écris aussi.
|
| | |
|
7
VINGT ET UNIEME LETTRE
Rêve : tu viens à moi juché sur ton baudet, harassé, aveugle, sortant d'un désert sans étoiles ; je ne peux te rendre au confort, mes entrailles pourrissent et crèvent, tu m'as laissé des bleus partout sans même le voir ; brusquement tu flottes au-dessus de moi, tu me poursuis de ton ombre allongée, je m'enfouis dans l'herbe tendre pardon de cette faiblesse, je deviens une rosée, tu ne retrouves plus ton corps ; et ton baudet reste baudet, ne comprend rien de sa faute.
TRENTIEME LETTRE
Sais-tu que tu fais l'amour, à travers moi, à plus de 5700 ans d'histoire, à tout un peuple ?
Imagines-tu l'appétit de toutes ces années ?
Le désir transporté de voyage en voyage, de siècle en siècle, des mythes à aujourd'hui ?
Lekha dodi... - Viens avec moi mon bien-aimé, allons voir au matin si nos vignes ont poussé, si les bourgeons se sont ouverts, si les grenadiers ont fleuri...
Lekha dodi... - Viens avec moi mon bien-aimé, hors d'ici, loin d'ici, là où je pourrai tout te dire, hors d'ici, loin d'ici, là où nous pourrons nous parler l'un à l'autre...
|
8
Juive jusqu'au bout de mon âme, dans les tréfonds de moi-même, dans tout mon être. Et comme chaque juif seule, exilée, séparée de la vie, de la terre, séparée de l'intérieur, bien avant ma propre existence, par-delà moi-même, séparée même si je ne veux pas le savoir ; et plus forte de cette séparation, plus vive, plus inquiète, fébrile.
Tu dis : je ne comprendrai jamais, pourquoi, pourquoi vous accrocher comme ça à cette bande de terre ridicule pas plus à vous qu'aux autres après tout...
Et je pense à ce peuple sans pays, apatride de toute mémoire, qui n'a pas de lieu, qui n'a qu'un rêve, alors... accroché à son rêve de terre. Ceux de là-bas, c'est autre chose.
Mes gestes sont juifs, mes désirs sont juifs, c'est avant et après moi, ça ne me concerne même pas... c'est ailleurs.
O mon pays du bout du monde, mon rêvé ; ô Jérusalem pleine de lumière, comme je voudrais me blottir en toi... ô mon soleil ô ma douceur, comme je voudrais que cet homme comprenne le réconfort de ses bras, la chaleur qu'il peut donner, cette extrême simplicité ; comme je voudrais qu'il m'entoure sans but ni raison et me dise je suis là.
Ma ville souhaitée, tu es cet amant inconscient, cet amour sans joie. Je te sais difficile, puante, je te devine impossible à ma vie... tu as mon cœur, ma force, ma foi déraisonnable, tu es lui et moi, moi sans lui, lui hors de moi, tu es cette folie...
|
| | |
|
9
DEUXIEME LETTRE
Quelque chose de malpropre se cache derrière sa limpidité, ses évidences, sa franchise. Il est trouble et fuyant.
Grande douceur ?
J'aimerais le voir exploser. Je le voudrais enflammé, hors de lui, le rendre fou, qu'il me frappe, me torture, devienne immonde et non plus tempéré, gentil, patient...
Je voudrais voir son cœur tel que je le sais, sous le corset habilement cousu sur-mesure, son cœur saignant, tailladé, à vif.
Je voudrais l'étourdir de sexe, que surgissent et s'enferment en nous toutes les essences les parfums les bruits qui nous échappent et se camouflent le reste du temps.
Lutter avec lui, le combattre, corps à corps, être plus lui que moi, qu'il soit plus moi que lui.
Ce besoin existe seul, malgré nous ; il crie en moi, ne peut que se chuchoter en lui qui refuse d'entendre la rage.
Tu en mourras plus sûrement que moi qui suis prête à la laisser être.
|
10
QUATORZIEME LETTRE
Ton âme entrouverte au soleil d'une nuit
Ta bouche dort ici
Je rêve aussi tes mains
Si grandes si fines je t'ai
Vu effondré plus chétif
Que ces deux mômes autour de toi toi le géant
Calme assuré toi plus
Silencieux sous les caresses
Plus frissonnant
Plus terrible dans tes refus
Si proches des oui
Toi-grand-dur-tendre
Toi-lune
Toi-lune
|
| | |
|
12
TRENTE-CINQUIEME LETTRE
Mon plus beau... Le fruit, le petit fruit délicieux né de nos horreurs... erreurs... bonheurs... pauvre petit fruit innocent, qu'en faire ?
Mon plus beau... nous avons commis ce miracle, réalisé cet impossible... le fruit est né de nous, qu'en faire ?
Malheureuse petite chose sans histoire, que nul n'a désirée...
Tu me pensais sûre ; hors de ces lits où tu m'as aimée je devenais absente, inexistante, sans risques.
Je me croyais sans vie.
Mon plus beau... je tuerai le fruit affreux. Merveilleux. Un mélange de nous eût été merveilleux ? Oui. Bien sûr.
Tu refusais mes baisers. Tu me serrais sans conviction quand j'osais le demander. Tu attendais de moi la fantaisie la perversion l'humiliation.
J'ai pensé plusieurs fois dans tes bras être ton esclave, être tienne absolument, sans conditions, être ta chose ; que tu pourrais faire de moi ce qui te plairait.
J'ai souhaité plusieurs fois que tu me maltraites, j'ai apprécié tes mouvements de violence spontanés, impromptus.
J'ai aimé que tu te serves de moi presque méchamment, pour ton seul plaisir. Que tu aies rechigné à apprendre le mien. Que parfois tu m'aies juste autorisé à jouir de toi seule, comme d'une idole.
|
| | |
|
13
J'aurais pleuré à l'idée de ton départ certains soirs si tu n'avais montré de l'ennui sous ma tendresse prolongée.
Tu ne veux pas que je m'attache... non bien sûr. Mais tu veux me lier.
Tu refuses que je te retienne. Mais tu veux m'asservir.
J'ai accepté silencieusement d'être ton objet d'amour, ta facilité. J'ai admis les prévenances, le doute, ton exclusive liberté, la mienne n'étant que fausse, n'existant toujours que par rapport à toi.
Je n'imaginais pas le fruit.
Tu n'en sauras rien mon plus beau je te le promets, tu ne verras pas qu'il a failli être. Qu'il aurait pu ruiner ta précieuse vie si ordonnée.
Ne change rien à tes habitudes.
Tu me désires intolérablement malgré toute l'image que tu t'obstines à donner. Attirance beaucoup trop violente. Je te suis une peur et une drogue. Tu l'as dit, je n'ai pas oublié. J'adore ces faiblesses avouées parfois.
Tu bénis la distance obligée, les absences nécessaires, elles t'évitent les vertiges, l'égarement, le choix.
J'ai conscience de tout cela et je dis oui à tout.
Perdue et assurée pour toi.
L'un de nous devait en mourir, c'était acquis depuis le début, nous n'avions pas pensé au fruit, triste mélange...
Céline Cohen
Suite et fin au prochain numéro.
|
|