Matthieu Angotti

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Numéro 7 : La spirale

Thème

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C'est un cahier à couverture cartonnée blanche, très précisément couleur de craie. C'est un journal de bord. Un homme l'a trouvé et l'a ouvert.
 
Les premières pages constituent une introduction sèche, aux phrases infinitives. Elles explicitent un projet, le matériel qu'il nécessite, la méthode employée et le découpage temporel de chaque étape. L'auteur du cahier se propose d'édifier un escalier en colimaçon au milieu d'une clairière isolée. Un escalier en spirale de 64 marches bâties autour d'un pilier, en 8 tours de pilier de 8 marches chacuns. La matière choisie par l'auteur est le tufeau : une pierre calcaire crayeuse facile à tailler. La phase de préparation consistera à rassembler dans la clairière les blocs de tufeau - 8 blocs par marche, le mortier des jointures, ainsi que la nourriture indispensable pour tenir jusqu'au bout. Car l'auteur s'impose de ne jamais descendre une marche de l'escalier avant l'achèvement de la dernière.

   

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Un savant système de poulies lui permettra d'avoir à portée tout le matériel entreposé en cercle autour de l'axe de l'escalier. D'après ses calculs, il lui faudra 8 jours complets pour mener à terme l'œuvre, à compter du 8 août. L'homme qui a découvert le cahier ne précise pas les infinis détails supplémentaires exposés par l'auteur.
 
A la suite du fastidieux descriptif le journal de bord démarre à proprement parler, le 8 août à 10h38 heures du matin. Il s'étale jusqu'au 16 août à 7h58. L'homme qui a découvert le cahier nous transmet 8 des 64 paragraphes, ceux qu'il estime indispensables.
 
« Marche 1.1 (premier tour, première marche) : je m'assois sur ma première marche, les pieds dans l'herbe. Elle est belle et mesure 1 mètres 60 par 80 centimètres par 20 centimètres. Environ, puisqu'il faut tailler le côté gauche afin qu'il adhère à la paroi du pilier. J'ai bien travaillé, dans les temps. Tout au long je fus accompagné du chant biscornu d'oiseaux que je n'aperçois pas d'ici. Un chant à deux voix mais ni cadencées ni sur la même tonalité.
 
(…)
 

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Marche 2.2 (deuxième tour, deuxième marche) : sur la marche 2.1 je me suis souvenu de lui chantant. Certainement à cause des oiseaux. Lui - je n'imagine plus son visage. Une seule certitude : il est vivant maintenant. Les marches se calent bien, je suis satisfait. Ce serait insensé de tomber emporté par l'escalier qui s'écroule. Déjà sur la 2.1 je me suis dit « Il est vivant ». Donc je me dis que je me dis qu'il est vivant. Avec lui je chantais, nous chantions ensemble mais désaccordés. Nous chantions très souvent, des histoires stupides inventées.
 
Marche 3.3 : j'ai trop chaud en fin de matinée. Cependant je travaille vite désormais, j'accélère. Du coup je m'offre des siestes à rallonge. Plus le jour que la nuit d'ailleurs, je viens de le remarquer. J'ai enfin trouvé une position adéquate, étageant mon corps sur quatre marches. Je peux presque dormir 48 minutes d'affilée. Sinon ça y est, je me souviens de la fin de cette comptine que je fredonnais avec lui. Lui c'est mon frère. Je n'ai toujours pas son visage dans les yeux mais j'ai ces mots qu'il avait inventés pour clore la chansonnette. Il m'a fallu trois tours de pilier quand même. Je redonne les strophes reparues en 3.1 et 3.2 et l'étrange refrain :

   

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            Deux oiseaux assis dans un cerisier,
            Sifflent, les pattes croisées.

            Un oiseau qui tombe, c'est insensé.

            «  Quel beau Ciel ! Allons voler ! »
            « Qu'en penses-tu ? » Chante le premier.

            Un oiseau qui tombe, c'est insensé.

Et voici celle que mon frère avait ajouté, pour rire, puisqu'on avait oublié la fin. En 3.3 la voici qui surgit :

            J'en pense rien, stupide emplumé,
            J'aime pas les rimes en é.

            Un oiseau qui tombe, c'est insensé.

J'ai vraiment chaud et ça goutte sur le cahier. Je riais jaune à cette strophe : je la prenais toujours pour moi et mes poèmes. Je vais poser le stylo pour écouter les oiseaux. Nous nous comprenons entre stupides emplumés, nous avons faim.

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Marche 4.4 : j'en suis déjà à mon quatrième déjeuner. A la moitié du parcours. Un repas par jour, 8 repas. 8 divisé par deux 4. 2 fois 2 fois 2 8. Sur les autres marches 4, à chaque repas, je me suis souvenu de repas d'avant ; les souvenirs de goûts sont immanquables. Bon, je tourne autour du pot, parce qu'un seul compte vraiment. Enfin non, j'affirme que non. Une curieuse histoire qui sent l'acier. Un épisode que je refuse depuis la marche 4.1. A peine si je sais qu'en 4.2 j'ai brusquement lancé à toutes forces mon opinel dans le vent. A ce dîner d'avant nous n'étions que mon frère et moi. Ou en famille. Pour ce détail on verra plus tard, peut-être en 4.6. Bref, il s'est fendu la lèvre, le sang a coulé. J'ai l'air malin sans couteau désormais. Ce jour-là j'avais souri en le regardant saigner.

Marche 5.5 : j'ai perdu de la tête un maillon de la chaîne : je ne sais plus ce qui en 5.1 m'a remis cette photo en tête. Car je ne l'ai pas sur moi, grands dieux, et tout autour de moi n'est que verte étendue. Peut-être est-ce par ce bric-à-brac de fougères que j'aperçois de cet angle 5. Il est de moins en moins net puisque je m'élève. C'est haut 37 marches déjà. Oui ces fougères peut-être, la grande ressemble à ma mère.

   

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Nous sommes 5 sur la photo en question, cinq en famille. Moi et les quatre autres. Aujourd'hui tous les quatre sont vivants. En fermant les yeux je redessine en négatif ce portrait de famille. Mon père a plus de barbe qu'en 5.1 je crois. Ma mère reste égale à elle-même, à l'exception d'un doute sur la couleur de la robe. Celle-ci tend sans raison au violet, un peu plus à chaque fois que je grimpe à l'étage supérieur. En 5.3 je l'avais comparé au ciel ; à ce train-là elle finira en rouge, c'est amusant. Ma sœur dort certainement sur cette photo, dans les bras croisés paternels. Il me manque mon frère. Rien à faire, quoique ça fait 5 fois que j'y pense pendant 3 heures. Son visage refuse de se découper derrière mes paupières. Il manque sa tête sur la photo. Quel âge a-t-il ? J'ai juste encore la voix de son chant, mais je crains que les oiseaux ne prennent le pas et se substituent à sa voix.

Marche 6.6 : la marche accomplie, j'ai repris en main mon bas œuvre inachevé. Il s'agit de la tête de mon frère faite en mortier de jointure. J'en ai toujours trop de cette patte qui colle aux doigts. Et tellement de temps aussi. Je regarde le mortier, effectivement on reconnaît une tête. Ah il manque les yeux. Voilà 3 tours que je peaufine le reste, œil, nez, dents qui saillent, mais rien à faire pour les yeux. La tentative en 6.4 m'a si bien soulevé le cœur que je ne m'aventure pas trop. En fait je suis incapable de réaliser des yeux vivants. Faudra bien, oui, faudra.

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La nuit est nuageuse. On dirait des gros bourrelets gluants. J'exagère, plutôt de la pâte, du mortier tiens. De la pâte à modeler. Mon frère sculptait très bien sur pâte à modeler quand on était petits. Après ma sœur est arrivée et c'était terminé, interdit. Vraiment il est super fort mon frère en sculpture. Moi j'ai raté mon portrait : je ne trouve pas les yeux. On était juste tous les deux, je l'ai dit en 6.5. Bref, lui sculptait. Je regardais et je souriais. N'empêche qu'en 6.1 je croyais ne jamais réussir un objet ressemblant à un visage. Là si, à part les yeux. La nuit mes oiseaux dorment silencieusement.

Marche 7.7 : cette fois je me colle aux aveux. C'est la 7.7, c'est normal. Avant je ne pouvais pas, sur 7.1, 7.2, jusque 7.6 je n'ai rien noté du tout. 7 c'est le chiffre de l'absence, normal que j'ai laissé des blancs. Du reste je déteste ce chiffre. 8 moins 1, il m'en manque un. A cette heure les oiseaux sont presque levés mais quand même non. Il fait frisquet, noir, vide. D'habitude en 7 je m'efforce de ne penser à rien, de penser l'absence. Je peine à rester éveillé mais impossible de dormir. Je fais le vide ou je fais semblant, je tue le temps. Cette fois allons-y, exprimons-nous. Personne n'est venu dans ma clairière isolée depuis que j'ai commencé, c'est fou. Je suis aussi seul qu'avant la naissance de mon frère, à mes débuts. A l'époque il fallait dormir, rêver, chanter seul. Ecouter les oiseaux, construire un escalier. Mon escalier doit se voir de loin depuis quelques marches : 6 fois 8 plus 7, le tout fois 20 centimètres, ça fait 11 mètres, bien plus haut que les cimes. Mais je m'égare exprès.

   

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Je recule dans mes premiers souvenirs, quand je savais vivre sans mon frère. Salaud de frangin. Stop, ouvrez les guillemets : « Mon frère s'appelle Jacques, je dis qu'il est vivant. Jacques est vivant. Mes parents et ma sœur aussi sont vivants. Ce qui veut dire que je suis mort. Sinon c'est l'inverse. Sinon c'est que Jacques sans faire exprès a tué toute ma famille. Dont lui. Comme ça, sur un coup de volant. Il avait la voix cassée d'un oiseau. Ce matin il n'est pas ici. » Pas plus qu'en 7.1. Je laisserai le 7.8 en blanc.

Marche 8.8 : je triche parce que cette marche n'est pas construite. Elle le sera dans quelques instants, une fois le cahier refermé. Je suis né un 16 août, c'est mon anniversaire. Me revoilà à ma naissance. Je nais aujourd'hui, je rejoins les miens dans la vie. 8. J'ai fini mes 8 tours, presque. A toutes les marches 8 je n'ai pensé qu'au 8. 8 mon ange me fascine. Il est tout et tout qui recommence. Un circuit qui tourne sans cesse et sans cesse se mord la queue. La fin est le début, l'arrivée au départ. Un mouvement perpétuel fermé. 8, le nœud indénouable. Au fait, je vais naître ou mourir ? Car j'ai un moyen de le calmer mon 8 : l'allonger en infini. L'infini ! mer calme. Je n'ai jamais descendu une marche avant l'achèvement de la dernière. Maintenant je m'explique : la dernière marche c'est moi. Je vais me poster en haut du pilier, debout, et me laisser lentement tomber en avant pour m'allonger, en léger décalage par rapport à la soixante-troisième marche, en place de la 64. La 8.8. A 8 heures le huitième jour. Je m'apprête au saut de l'ange pour naître en couchant le 8 en infini. Il est 7h58 au moment où la plume tombe. Il sera 8 heures quand la vie sera finie. »

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La retranscription du journal s'arrête là. L'homme qui a découvert le cahier ajoute : « Je suis parti à la recherche de l'escalier. J'ai traversé des forêts, j'ai suivi des rumeurs. J'ai fini par le trouver. L'escalier trône dans sa clairière. Il est si grand au milieu des arbres et pourtant on ne le voit pas avant de pénétrer dans la clairière. J'y suis, à ses pieds. En levant la tête on aperçoit très vite l'anomalie qui fait peur aux villageois depuis un certain 16 août. On comprend pourquoi aucun n'est jamais monté. La dernière marche a une forme étrange, celle d'un homme. Un homme pétrifié en soixante-quatrième marche. L'auteur n'est jamais tombé : son mètre 60 approximatif s'est changé en pierre, calé mi sur la soixante-troisième, mi dans le vide. Un homme de tufeau tout blanc, allongé raide les bras le long du corps, au bout d'un colimaçon de 64 fois 20 - 12 mètres 80 lui compris. »

Cet homme qui a découvert c'est moi, et je sais ce qu'il me reste à faire. Voici : le 8 ce n'est rien, rien qu'un joli symbole transparent. Que je sache, de 1.1 à 2.2 il y a neuf marches, comme de 2.2 à 3.3, etc. La logique ronde de l'Auteur tombe à l'eau. 9 c'est aussi bien. Il suffit d'y croire. C'est pourquoi je vais poser le cahier à mon tour et grimper. Je marcherai sur Lui puis m'allongerai à Sa suite infinie. La soixante-cinquième marche immortelle du colimaçon.

Une seconde fois un être quelconque ramassera le cahier au bas des marches, qui ensuite circulera, circulera jusqu'à vos mains. A votre tour vous prendrez le chemin de la clairière et du colimaçon. Si j'ai réussi, lecteurs, la suite est pour vous. Je vous attends. Un rendez-vous de pierre pour l'éternité.

 

Matthieu Angotti

 

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