Guilhem Semerjian

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Rien ne va plus

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Numéro 7 : La spirale

Thème

Rien ne va plus


 
 
 
    Je partirai demain par le train de 7h53. Ma valise est bouclée, posée au pied du lit. Je vérifie que je n'ai rien oublié dans cette chambre d'hôtel. Un nouveau séjour d'une semaine dans une ville de province s'achève, la routine dans mon boulot. Retour au siège de l'entreprise, le prochain dossier à préparer, le prochain client qu'il faudra arnaquer, et ça recommencera, train, hôtel, train. J'aime bien. Ca doit paraître étrange mais j'aime bien m'endormir seul le soir dans ces chambres tristes, après avoir erré dans ces villes qui se ressemblent toutes. Je me sens plus fort de savoir lire ces ressemblances que les sédentaires ne voient pas, d'être conscient de la vacuité de leurs querelles de clocher. Bien sûr je me rends aussi compte de la nullité de mon existence de représentant, mais ça c'est le prix à payer pour avoir atteint la lucidité. Ca ne m'attriste même plus. Onze heures. Je sors de l'hôtel, me dirige tranquillement vers le « Majestic ». Une petite marche de cinq minutes. Le videur me laisse entrer sans problème mais sans signe particulier de reconnaissance.

   

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Ca fait pourtant une semaine que je viens tous les soirs dans cette boîte plutôt miteuse et jamais très remplie, il aurait pu me remarquer. Pas grave. Quelques marches, le vestiaire, je laisse mon imper. J'allume une cigarette pour me donner une contenance, je parcours un couloir sombre. La musique, violente, s'intensifie à mesure que je m'approche de la porte.
    Une fois entré dans la salle principale je fais une pause. Je m'adosse discrètement au mur le temps de m'habituer à l'ambiance, typique de ces night-clubs. J'ai toujours besoin de cinq minutes pour m'imprégner du niveau sonore et du rythme du stroboscope. Après je me sens bien, comme dans un cocon, protégé par le bruit et la fausse obscurité. La salle n'est pas très grande, devant moi une piste sur laquelle une vingtaine de personnes transpirent, et au fond un bar.
    Elle est là. Evidemment je l'ai vue dès que je suis entré, dès le premier flash du stroboscope, mais je fais semblant de rien. Pourtant personne ne me connaît ici, surtout pas elle. Elle aussi était là tous les soirs cette semaine, mais tout laisse à penser qu'elle a toujours été là et qu'elle ne partira jamais. Elle est belle. Enfin, je la trouve belle. Je ne suis pas le seul apparemment, deux autres regards convergent vers elle. D'abord le serveur du bar : il tchatche une nana différente tous les soirs, avec succès d'ailleurs, mais il a toujours le coin de l'œil tourné vers elle. Et puis le vieux : bon, vieux, c'est une façon de parler, disons la quarantaine, c'est à dire pas beaucoup plus que moi, donc je ne peux pas trop me moquer de son âge.

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D'ailleurs son âge ne choque même pas dans cette boîte, les cheveux gris ne sont pas exceptionnels. Lui est resté debout toutes les soirées que j'ai passées ici, appuyé contre un mur, à la regarder. Il ne semble pas espérer la séduire, il ne ressemble pas à un pervers non plus, il la regarde, c'est tout. Il y a beaucoup de tendresse dans ses yeux, un peu de douleur aussi. Le premier soir je me suis dit qu'il regrettait peut-être de ne pas avoir eu une fille comme elle, depuis je ne sais pas.
    Elle, elle danse. Elle ne s'arrête jamais, ou seulement lorsqu'elle est à bout de souffle. Elle tourne sur elle-même, ses longs cheveux suivent le rythme de la musique. La plupart du temps elle danse seule. De temps en temps un homme se lance dans un duo sensuel avec elle. Elle accepte alors ces danses avec plaisir mais très vite elle s'éloigne, son partenaire semble disparaître de sa vue, et il abandonne très vite. Du coup elle reste seule à danser, ce qui est rare pour une belle jeune femme au milieu d'une boîte de nuit. Ou alors on est seulement trois à la trouver belle, mais dans ce cas-là il semblerait qu'on la trouve d'autant plus belle que les autres ne la remarquent pas.
    Je me décide enfin à traverser la piste et à aller m'accouder au bar. Le serveur me tend une bière sans un regard, trop occupé à la surveiller discrètement tout en draguant machinalement une pétasse déjà imbibée qui titube à ma gauche. C'est clair, la pétasse sera à lui ce soir, mais il s'en fout, elle l'écœure déjà tellement elle ressemble à celles d'hier et de demain.

   

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    Je me retourne pour éviter très impoliment de répondre à ma voisine de gauche qui tente difficilement d'engager la conversation. Appuyé contre le zinc je contemple la piste. Elle a tout de même l'air un peu folle à tourner ainsi sans un regard autour d'elle, comme si la danse et la musique lui suffisaient, comme si les gens qui l'approchent n'existaient pas. Je passe toujours mes soirées dans ce type d'endroits quand je suis en déplacement pour le travail. J'y ai vu beaucoup de personnages atypiques, des relations hors norme, mais là je ne comprends vraiment pas. Qui est-elle, et eux qui sont-ils et que veulent-ils ? Je me laisse aller à imaginer des histoires invraisemblables, baignant doucement dans le bruit et les flashes. Peut-être est-elle vraiment folle, peut-être sa folie est-elle due à un chagrin amoureux, elle était amoureuse du serveur qui la repoussait alors et qui maintenant le regrette, et depuis elle passe toutes ses nuits à danser ici sans rien voir, et le vieux c'est son père qui à la fermeture la prend tendrement par le bras et la ramène à la maison... Non mais qu'est-ce que je raconte, pourquoi je délire comme ça ?
    Peut-être que je suis tombé amoureux d'elle, peut-être que je me suis laissé prendre dans ces filets invisibles qu'elle semble lancer autour d'elle lorsqu'elle danse... Je pars demain, je me raccroche à cette idée qui me rassure d'une certaine façon, au moins je n'ai pas à me creuser pour répondre sincèrement à la question de savoir si je l'aime. Je pars demain, je ne finirai pas comme les deux autres, à la regarder stupidement. D'elle ou d'eux, qui est le plus à plaindre ?

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Entre deux flashes de stroboscope je la vois en vieille sorcière édentée, la peau sur les os, du varech en guise de cheveux, continuant à tourner sur elle-même avant de s'effondrer en un tas de poussière. Cette vision me fait peur, je lui souhaite tout sauf cette fin. Je décide de rentrer à l'hôtel. Le serveur ne répond pas à mon adieu grogné sans conviction, il n'a sûrement rien entendu. Le vieux ne détourne pas les yeux quand je passe devant lui. Je lance un dernier regard vers elle avant de sortir définitivement du cercle.
    Pour la première fois, le temps d'un flash du stroboscope, son regard s'accroche au mien.
 
    Ce que je crus voir dans ses yeux à cet instant-là aurait pu m'enchaîner à elle pour toujours. Elle m'avait remarqué, choisi, elle était à moi... Pourtant au flash suivant j'avais quitté la pièce. Peut-être avait-elle déjà détourné ses yeux, peut-être pas. Depuis je me suis bercé d'illusions sur le sens à donner à ce regard, à cette femme, à ces gens.
    Qu'importe... elle était vraiment très belle.

 

Guilhem Semerjian

 

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