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Road book
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Après avoir consciencieusement essuyé chaque vitre sur sa face intérieure, je rouvre ma portière et applique le même traitement aux faces extérieures ainsi qu'aux rétroviseurs. Je rouvre ma portière et réitère mon manège. Comme d'habitude, j'actionne la sécurité de ma propre portière. Je bourre la peau de chamois dans la boîte à gants, calée sous un guide de banlieue. J'ôte ma veste, et je la plie en deux avant de la déposer sur mes gants qui trônent déjà sur le siège du mort. * * *
Je conduis comme un automate. Sur mon visage, mes traits tombants dessinent un masque austère. Pas de public, pas de comédie à jouer, pas de bonne humeur de façade, rien que la réalité brute. Aujourd'hui, le pantin a tranché les liens qui l'entravaient, Guignol est resté au placard. |
3 Les panneaux de signalisation se suivent et se ressemblent. Ils disparaissent tour à tour et s'effacent de ma mémoire. Un panneau chasse l'autre. D'ici dix minutes, j'aurai rejoint l'autoroute. A cette heure matinale, il n'y aura pas grand monde, je pense. Un coup d'œil aux indicateurs du tableau de bord. Tout semble en ordre. Penser à vérifier la pression des pneus avant qu'ils ne soient chauds. * * *
Clignotant. Je coupe l'autoradio. Je ralentis progressivement et range ma voiture sur le côté. Arrêt. Le jeune homme s'avance, approche son visage de la fenêtre, un visage inexpressif, de ce genre qui vous interpelle par sa capacité à ne rien dire. Je tire le loquet de sécurité. Il ouvre la portière avec un sourire. Avec des gestes mesurés, je déplace ma veste toujours pliée sur la banquette arrière. Je pose les gants dessus et dis au jeune homme : | ||||||
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« Vous allez où exactement ? » Je sais, je ne suis pas un bavard de nature. J'ai pris un auto-stoppeur pour me distraire, mais je le regrette déjà. Il a l'air plutôt enclin à la causerie et puis il ne dégage pas ce genre d'aura d'intelligence - ou tout du moins de bon sens - que j'apprécie chez les gens un peu fins. Peut-être que je me trompe. Ca m'est déjà arrivé.
« Moi, c'est Arthus. Et vous, comment dois-je vous appeler ? » Arthus. Quel prénom ridicule ! Pourquoi pas Alchémistor, ou Népomussène ? Ca n'est pas vraiment sa faute, il ne l'a pas choisi, mais m'est avis que ses parents doivent être des snobinards de la pire espèce. Du genre de moule qui vous déforme à vie le sens critique. Pourtant, il n'en a pas vraiment l'apparence, ça on peut le lui concéder : Pas très grand, cheveux châtains en bataille aux reflets dorés, yeux verts. Un blouson usé, sans doute autrefois bleu foncé, écharpe beige du quidam qui craint le froid, jeans. |
5 Bref, le monsieur tout le monde de la jeunesse fainéante d'aujourd'hui. Pas vraiment le profil de son prénom. Je lui donne à peu près vingt-cinq ans, malgré ses yeux d'adolescent. Il fait partie de ces quelques veinards ou malchanceux qui paraissent moins que leur âge.
Un panneau sur ma droite m'indique la proximité d'une station service, équipée d'un système de vérification des pneus en accès libre. Clignotant. Je me déporte sur la file de droite. Clignotant encore. Je m'engage sur la voie d'accès à la station, un de ces complexes autoroutiers dynamiques, fonctionnels et suréquipés que j'exècre tant. * * * L'air comprimé s'engouffre à toute vitesse par l'orifice, trop vite, trop soudainement. Je panique. Je n'arrive pas à relier l'embout de la pompe ; je deviens maladroit, gauche, hébété. « Pierre ! » hurlé-je, « qu'est-ce que je dois faire ! ». | ||||||
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6 Pierre se saisit de mon vélo. Calmement, il le retourne et le pose en équilibre sur le guidon et la selle. Tenant l'embout de la main gauche, la pompe de la droite, il relie le cordon à l'embout et se met à pomper.
« Qu'est-ce que t'as fait ! T'es qu'un gros nul ! Il était juste un peu dégonflé, et maintenant, il faut regonfler presque tout le pneu. ! » |
7 Aujourd'hui, c'est dimanche, et comme tous les dimanche après-midi, Pierre et moi, nous avons le droit d'aller nous amuser ensemble pendant que nos parents discutent. Cette fois-ci, nous avons décidé d'aller faire un tour à vélo au Lac du Fou, à deux kilomètres de la Bastide Palassieux. Mais Pierre va plus vite, son vélo est plus grand, il a plus d'assurance, je me fatigue à essayer de le rattraper. Je n'ai pu que faire semblant, et recourir à la tromperie ; j'ai feint que mon vélo était dégonflé pour que nous nous arrêtions un moment. « Bon, allez ! Maintenant c'est réparé. On y retourne ? » Chacun enfourche son vélo. Nous repartons, Pierre devant, moi derrière. * * * J'accélère à fond ; troisième, coup d'œil au rétroviseur, quatrième, clignotant. Je quitte la voie d'insertion et m'engage à nouveau sur l'autoroute de Normandie. J'ai le plein d'essence, tout l'air qu'il me faut. Je n'ai plus de raisons de m'arrêter d'ici Caen. | ||||||
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8 Finalement, il n'est pas très causant, cet Arthus. Il a l'air de se foutre de ma présence comme du pourcentage d'abstention aux élections norvégiennes, 12% je crois. Quand même, quand on se fait prendre en stop, c'est la moindre des choses que de faire un minimum de conversation avec le conducteur. A sa place, jamais je ne me serai permis d'agir en mufle. Pourtant, ça n'a pas l'air de trop le tracasser.
« Et vous faites quoi dans la vie ? »
« Je suis retraité. » Non mais quel crétin ! On verra quand tu auras trimé quarante ans de ta vie, et que tu te retrouveras usé jusqu'au trognon, avec un goût amer dans la bouche, un goût de sueur, de crasse et de désillusion, et pour tout remords celui de ne jamais avoir osé faire la peau à ton patron. Aucun respect pour ses aînés ! Je laisse échapper un « petit con » à peine murmuré. |
9
« Comment ? » « Connais pas. »
Silence. Pour meubler cette vacuité flagrante de l'espace sonore, je me fais un petit plaisir, j'introduis une de mes cassettes fétiches dans l'autoradio, un Grant Green de 1963, chez Blue Note, Idle Moments. Le morceau d'introduction, une composition de Duke Pearson de quatorze minutes cinquante huit secondes est un pur moment de bonheur. L'autoradio s'allume. Un bruit de souffle envahit les enceintes, puis au bout de quelques instants, les premières notes s'égrènent. * * * | ||||||
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Des noires, des blanches, des pauses, des croches et des soupirs s'envolent à travers les touches d'ivoire et d'ébène de mon quart de queue. Je n'aime pas Mozart, je n'aime pas Chopin ; je fais pourtant du piano depuis plus de quinze ans, par amour pour ma mère. Non, moi, ça serait plutôt des compositeurs contemporains, Debussy, Satie, et puis ces musiques américaines, le ragtime, le blues et le jazz. Mais que ne serais-je prêt à réaliser pour le bonheur de ma mère, même s'il faut passer par les démonstrations puériles en petit comité, pour que maman puisse montrer à ses amies « combien le petit est agile de ses dix doigts » ? Toutes ces vieilles peaux couvertes de parfums bon marché et de bijoux en toc, j'en ai rien à foutre, mais pour maman... |
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Devant le piano, une dizaine de chaises de bois blanc, quelques guéridons d'acajou et huit beaux spécimens de poules d'appartement, au crépuscule de la force de l'âge. Les parquets brillent ; les dents en or aussi. * * * | ||||||
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« Tiens ! Vous écoutez du jazz ? »
Pas trop con le môme. Un peu pédant, mais pas vraiment prétentieux non plus. Un peu étonné tout de même qu'un jean-foutre pareil puisse écouter ce genre de musique, mais bon, pourquoi pas ? C'est pas Valéry qui disait que si le soleil se lève chaque matin, c'est qu'il y a assez de diversité parmi les hommes pour qu'il ne puisse s'ennuyer chaque jour ? |
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Je vous passe la discussion de spécialistes spécialisant, devinettes d'ornithologues de la faune musicale, échanges d'adresses, blind tests et autres descriptions émues d'incunables du patrimoine jazzistique contemporain. Bref, ce qu'en j'en ai retenu, c'est que ce jeune homme, sous des dehors de rustre apathique et anarchisant possède un sens critique assez développé, ayant l'esprit suffisamment bien tourné pour ne pas se prononcer quand il ne sait pas. Je sais également qu'il est un produit de l'université française, qu'il boucle une maîtrise d'ethnologie, qu'il aime le chocolat, qu'il n'a pas d'avenir déclaré et qu'il cherche vaguement du boulot. Mais tout ça ne lui pose pas vraiment de problème ; il est, dit-il, heureux comme cela. * * * Il fait une chaleur insupportable dans la voiture. Garée en plein soleil un début d'après midi du mois d'août, elle dégage une forte odeur de tabac et de matière plastique. Les traits tirés, les mains crispées, je démarre en trombe. Les graviers crissent au contact des pneus, certains sautent en dehors du chemin. | ||||||
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Je suis incapable de penser. Des mots comme fureur, incompréhension, hébétude se télescopent dans ma tête, des idées confuses naissent et meurent en tous sens. Plus que d'accepter, je n'arrive pas à comprendre. L'histoire est obscure, mauvaise adaptation contemporaine du dilemme cornélien. Peu importent les détails ; Pierre s'est enfui. A vingt-cinq ans, j'ai juré de tuer un homme, sur un coup de tête, mais plus le temps passe, plus l'idée s'impose à moi comme une obligation, une partie intégrante de l'ordre universel des choses. Il était écrit depuis le départ que cet homme, mon presque frère, devait un jour mourir de mes mains. |
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Alors devant elle, j'ai promis : elle vivante, jamais je ne lèverai le petit doigt contre lui. Cette promesse extorquée m'étouffe, me suffoque, me paralyse. Je suis sorti en claquant la porte. J'ai bondi à l'intérieur de ma voiture, et je roule, perdu, désorienté. * * *
Je ralentis.
D'après les panneaux lumineux disposés au dessus de la route, j'ai droit à un accident dans une zone de travaux, quatre kilomètres de bouchons actuellement. C'est bien ma veine. Minimum une demi-heure de trajet en plus. | ||||||
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16 Mon co-pilote de quelques heures m'en tape une. Nous fumons ensemble. Le temps ne s'arrange pas. Il fait presque aussi froid qu'à mon départ. Pour tromper l'attente, nous sortons de la voiture. Debout, au beau milieu d'une autoroute à la circulation coagulée, nous meublons notre ennui. Arthus fait des ronds de fumée ; mon œil inquisiteur transperce les pare-brise et guette une éventuelle attraction dans les intérieurs automobiles. Les conducteurs s'observent derrière leurs vitres sales. Certains nous regardent, appuyés contre le capot de la voiture, comme des animaux étranges et exotiques. D'autres esquissent de la tête un ballet silencieux, marquant au rythme des enceintes de leur autoradio la cadence d'un spectacle dont nous sommes exclus. D'autres encore exhibent nonchalamment un calepin, un étui à cigarettes, une boîte d'allumettes ou un téléphone portable, succédanés partiels de leur virilité atrophiée par le froid. Le silence règne, entrecoupé de temps à autre par le son filé d'une voiture passant en sens inverse. Arthus et moi bavardons. Il se fout de la politique. Elle a incarné toute une partie de ma vie. Il me dit qu'il sait à peine quel parti est au pouvoir, et que la politique n'est pas un problème de sa génération, mais de celle de ses parents. Il n'est pas inscrit sur les listes électorales. Il n'en est même pas fier. Il oublie toujours de s'inscrire. Position difficile à entendre pour un ancien militant du PCF. Mais si j'étais né trente ans plus tard, peut-être penserais-je aujourd'hui comme lui. |
17
Il voyage vers l'Ouest à la rencontre de son frère. Je viens de quitter celle autour de qui ma vie s'est construite. Il me pose des questions sur moi, sur ma vie, mon avenir, mon enfance, les projets que je n'ai jamais réalisés et que je n'accomplirai plus. Au fond, il me ressemble. « Vous êtes marié ? » Je n'en pense pas un mot. | ||||||
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« S'ils sont assez gros et pointus, vous aurez deux parfaits poignards. Mais quel rapport avec notre histoire ? » Quelques dizaines de mètres plus loin, un nuage de condensation s'élève ; une automobile redémarre. « En selle, mon ami ! Nous repartons » Chacun se dirige vers sa portière respective. Par temps froid, la serrure joue un peu sur ses montants. Je force un peu la portière en la tirant d'un coup sec. * * *
Après une brève résistance, le tiroir cède et, entrouvert, laisse apparaître un amas d'objets hétéroclites, aux reflets ternes ou chatoyants : colliers, perles de verre, dés arrondis par le temps, un antique poudrier, quelques épingles à coudre, des photos, des lettres. |
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Aujourd'hui, je mets de l'ordre dans ses affaires ; je mets de l'ordre dans mes souvenirs. Il est toujours étrange de remuer ainsi les effets d'un proche. Je ne peux que ressentir la sensation de violer une sépulture encore fraîche, de briser les scellés d'un caveau intangible, de faire parler les objets et de leur extorquer quelque secret inavouable. Mais qui d'autre que moi aurait été à même d'accomplir une semblable tâche ? | ||||||
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20 Après deux jours de tourments et d'hésitations, je me résolus à lui écrire, à lui demander une rencontre, un face à face. Il me consentit cette confrontation, ce duel de deux volontés aussi tenaces l'une que l'autre, dans son pays d'adoption, sur le sable d'une plage grise des environs d'Ouistreham. * * * J'ai quitté un instant la route des plages du débarquement pour rapprocher mon passager de son lieu de destination. Un parcours agréable, somme toute, malgré cet arrêt forcé en pleine campagne. Mon compagnon de voyage s'est finalement révélé des plus courtois, et ce n'est pas sans un soupçon de regret que je l'abandonnai au croisement de deux rues du centre ville de Caen. Avec la lenteur qui lui semblait familière, l'auto stoppeur s'extirpa du véhicule, rabattit le siège du mort et disparut vers la banquette arrière pour ressortir les bras chargés d'un sac de toile épaisse. Le sourire aux lèvres, il repositionne le siège et s'abaisse jusqu'à ma hauteur. « Eh bien, je vous remercie pour le bout de chemin. » |
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« Je tâcherai d'y prendre garde ! » Coup d'œil au rétroviseur central, puis gauche, clignotant, contrôle de l'angle mort, première vitesse ; je suis parti. * * *
Les bords de mer ont chez moi ceci de particulier qu'ils fonctionnent comme un catalyseur de mon humeur. Je rayonne, le sourire aux lèvres, les yeux mi-clos, devant les mille scintillements d'une plage ensoleillée, quand des étendues d'eau mornes et grises me poussent généralement insensiblement sur la pente inexorable de la mélancolie. La mer en ce jour est particulièrement grise et particulièrement morne. | ||||||
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Puis, avec des gestes lents et mesurés, je passe mes gants, mes vieux gants en pécari, le droit, puis le gauche. J'attrape sur la banquette arrière le carton à chaussures faisant office de boîte à cassettes. J'en choisis une au hasard que j'introduis dans l'autoradio. Charles Mingus - Epitaph. Je suspends mes mouvements. Trente secondes de recueillement, d'écoute attentive. J'extrais de la boîte en carton le revolver disposé ce matin sous une couche de cassettes et je le glisse dans la poche droite de ma veste. Je coupe le moteur, sors du véhicule que je ne prends pas soin de fermer à clef. Là-bas, à cinquante mètres sur la digue, un homme voûté regarde dans ma direction. Au fur et à mesure que mes pas nous rapprochent, je discerne plus précisément ses traits, ses cheveux blancs, ses mains que l'on devine fragiles sous la paire de gants en cuir.
Tristan Sanson |
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