Tristan Sanson

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Road book

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Numéro 7 : La spirale

Thème

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    En ce pâle matin de novembre, il fait froid et gris, et sombre, et mon humeur s'accorde à merveille avec ce temps maussade. Il est huit heures ; les réverbères sont éteints depuis longtemps déjà et le thermomètre à mercure de ma terrasse doit à peine indiquer quatre degrés. Claquement sec de portière d'occasion. En me retournant, je dépose le carton à chaussures sur la banquette arrière. Avec la lenteur et la précision propres aux gestes tant de fois répétés, j'ôte mes gants, des gants épais en pécari, présent usagé de feu mon père, le gauche d'abord, puis le droit, et je les pose à côté de moi. J'enlève ma veste, je la plie en deux avant d'en recouvrir mes gants. C'est alors que je m'aperçois que les vitres de ma voiture sont recouvertes de cette buée matinale qui donne au verre un aspect moite et dépoli. Sans entrain, avec une moue résignée, je déplie ma veste et l'enfile. J'extirpe de la boîte à gants qui déborde de mouchoirs, cassettes et autres bonbons acidulés une peau de chamois élimée.

   

2

Après avoir consciencieusement essuyé chaque vitre sur sa face intérieure, je rouvre ma portière et applique le même traitement aux faces extérieures ainsi qu'aux rétroviseurs. Je rouvre ma portière et réitère mon manège. Comme d'habitude, j'actionne la sécurité de ma propre portière. Je bourre la peau de chamois dans la boîte à gants, calée sous un guide de banlieue. J'ôte ma veste, et je la plie en deux avant de la déposer sur mes gants qui trônent déjà sur le siège du mort.
    Contact. J'allume le circuit de ventilation, en réglant la température au maximum. Le moteur est froid ; une bouffée d'air glacé m'attaque le visage. Je me penche sur le côté, en arrière et plonge la main dans le carton à chaussures converti en boîte à cassettes. Après les avoir examinées méticuleusement, j'en choisis une au hasard que j'introduis dans l'autoradio. Je suspends mes mouvements. Trente secondes de recueillement, d'écoute attentive. Duke Ellington - Anatomy of a murder.
    Je souris. De mes deux mains, je boucle ma ceinture de sécurité. Clignotant. Je passe la première vitesse. Un coup d'œil dans le rétroviseur, dans l'angle mort ; c'est parti.

* * *

    Je conduis comme un automate. Sur mon visage, mes traits tombants dessinent un masque austère. Pas de public, pas de comédie à jouer, pas de bonne humeur de façade, rien que la réalité brute. Aujourd'hui, le pantin a tranché les liens qui l'entravaient, Guignol est resté au placard.

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    Les panneaux de signalisation se suivent et se ressemblent. Ils disparaissent tour à tour et s'effacent de ma mémoire. Un panneau chasse l'autre. D'ici dix minutes, j'aurai rejoint l'autoroute. A cette heure matinale, il n'y aura pas grand monde, je pense. Un coup d'œil aux indicateurs du tableau de bord. Tout semble en ordre. Penser à vérifier la pression des pneus avant qu'ils ne soient chauds.

* * *

    Clignotant. Je coupe l'autoradio. Je ralentis progressivement et range ma voiture sur le côté. Arrêt. Le jeune homme s'avance, approche son visage de la fenêtre, un visage inexpressif, de ce genre qui vous interpelle par sa capacité à ne rien dire. Je tire le loquet de sécurité. Il ouvre la portière avec un sourire. Avec des gestes mesurés, je déplace ma veste toujours pliée sur la banquette arrière. Je pose les gants dessus et dis au jeune homme :
    « Montez ! ».
    Le garçon répond : « Merci Monsieur ». Il plie son grand carton portant inscrits en grosses lettres de feutre les noms de trois villes, deux points de passage et une destination. Il le pose sur la banquette arrière et s'assoit à la place du mort. Pour tout bagage un sac de toile qu'il glisse derrière son siège.
    Coup d'œil au rétroviseur central, puis gauche, clignotant, contrôle de l'angle mort, première vitesse ; c'est reparti.

   

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    « Vous allez où exactement ? »
    « Caen.»
    « J'y passe. Je pourrai vous laisser à l'entrée de la ville. »
    « Merci. C'est gentil... vous allez où exactement ?»
    « Plus loin. »

    Je sais, je ne suis pas un bavard de nature. J'ai pris un auto-stoppeur pour me distraire, mais je le regrette déjà. Il a l'air plutôt enclin à la causerie et puis il ne dégage pas ce genre d'aura d'intelligence - ou tout du moins de bon sens - que j'apprécie chez les gens un peu fins. Peut-être que je me trompe. Ca m'est déjà arrivé.

    « Moi, c'est Arthus. Et vous, comment dois-je vous appeler ? »
    « Appelez-moi Monsieur, ça ira très bien. »

    Arthus. Quel prénom ridicule ! Pourquoi pas Alchémistor, ou Népomussène ? Ca n'est pas vraiment sa faute, il ne l'a pas choisi, mais m'est avis que ses parents doivent être des snobinards de la pire espèce. Du genre de moule qui vous déforme à vie le sens critique. Pourtant, il n'en a pas vraiment l'apparence, ça on peut le lui concéder : Pas très grand, cheveux châtains en bataille aux reflets dorés, yeux verts. Un blouson usé, sans doute autrefois bleu foncé, écharpe beige du quidam qui craint le froid, jeans.

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Bref, le monsieur tout le monde de la jeunesse fainéante d'aujourd'hui. Pas vraiment le profil de son prénom. Je lui donne à peu près vingt-cinq ans, malgré ses yeux d'adolescent. Il fait partie de ces quelques veinards ou malchanceux qui paraissent moins que leur âge.

    Un panneau sur ma droite m'indique la proximité d'une station service, équipée d'un système de vérification des pneus en accès libre. Clignotant. Je me déporte sur la file de droite. Clignotant encore. Je m'engage sur la voie d'accès à la station, un de ces complexes autoroutiers dynamiques, fonctionnels et suréquipés que j'exècre tant.
    Ma voiture s'immobilise près du gonflomatique. Je descends, vérifie la pression conseillée sur la tranche de ma portière. Je m'approche du premier pneu, m'accroupis et dévisse le capuchon de l'embout de gonflage.

* * *

    L'air comprimé s'engouffre à toute vitesse par l'orifice, trop vite, trop soudainement. Je panique. Je n'arrive pas à relier l'embout de la pompe ; je deviens maladroit, gauche, hébété.

    « Pierre ! » hurlé-je, « qu'est-ce que je dois faire ! ».
    « Va-t'en de là ! Laisse moi faire ! »

   

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    Pierre se saisit de mon vélo. Calmement, il le retourne et le pose en équilibre sur le guidon et la selle. Tenant l'embout de la main gauche, la pompe de la droite, il relie le cordon à l'embout et se met à pomper.

    « Qu'est-ce que t'as fait ! T'es qu'un gros nul ! Il était juste un peu dégonflé, et maintenant, il faut regonfler presque tout le pneu. ! »
    « Mais, c'est que, je sais pas m'y prendre avec ces outils ! »
 
    Pierre a deux ans de plus que moi, et à douze ans, ça compte énormément. Il mesure bien vingt centimètres de plus. Pour son âge, il est déjà costaud ; pour moi, c'est presque un homme. Pierre est mon voisin depuis que je suis né. Nos deux familles se connaissent depuis deux générations ; deux familles liées à la forêt. Chez moi, on travaille le bois pour la construction navale. Dans la famille de Pierre, on est garde-chasse de père en fils. Mais Pierre connaît beaucoup mieux la forêt que moi. D'après ce qu'il dit, il peut donner le nom de cent sortes d'arbres et de plantes, il sait pister les animaux, faire du feu. De mon côté, je passe le plus clair de mon temps chez moi, avec ma mère, ma sœur et mon piano. C'est ma mère qui veut que je fasse du piano ; elle voudrait que plus tard, je sois un grand artiste. Pour lui faire plaisir, je travaille des heures durant, le soir et le jeudi après-midi.

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    Aujourd'hui, c'est dimanche, et comme tous les dimanche après-midi, Pierre et moi, nous avons le droit d'aller nous amuser ensemble pendant que nos parents discutent. Cette fois-ci, nous avons décidé d'aller faire un tour à vélo au Lac du Fou, à deux kilomètres de la Bastide Palassieux. Mais Pierre va plus vite, son vélo est plus grand, il a plus d'assurance, je me fatigue à essayer de le rattraper. Je n'ai pu que faire semblant, et recourir à la tromperie ; j'ai feint que mon vélo était dégonflé pour que nous nous arrêtions un moment.

    « Bon, allez ! Maintenant c'est réparé. On y retourne ? »

    Chacun enfourche son vélo. Nous repartons, Pierre devant, moi derrière.

* * *

    J'accélère à fond ; troisième, coup d'œil au rétroviseur, quatrième, clignotant. Je quitte la voie d'insertion et m'engage à nouveau sur l'autoroute de Normandie. J'ai le plein d'essence, tout l'air qu'il me faut. Je n'ai plus de raisons de m'arrêter d'ici Caen.

   

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    Finalement, il n'est pas très causant, cet Arthus. Il a l'air de se foutre de ma présence comme du pourcentage d'abstention aux élections norvégiennes, 12% je crois. Quand même, quand on se fait prendre en stop, c'est la moindre des choses que de faire un minimum de conversation avec le conducteur. A sa place, jamais je ne me serai permis d'agir en mufle. Pourtant, ça n'a pas l'air de trop le tracasser.

    « Et vous faites quoi dans la vie ? »
    Ah ! Quand même, il s'éveille !

    « Je suis retraité. »
    « Et vous faîtes quoi de vos journées ? Vous avez bien une activité ? »
    « Eh bien, je voyage, le plus souvent, et je fais des recherches, pour retrouver d'anciens camarades. »
    « Ah ! C'est la glande, la belle vie, quoi ! »

    Non mais quel crétin ! On verra quand tu auras trimé quarante ans de ta vie, et que tu te retrouveras usé jusqu'au trognon, avec un goût amer dans la bouche, un goût de sueur, de crasse et de désillusion, et pour tout remords celui de ne jamais avoir osé faire la peau à ton patron. Aucun respect pour ses aînés ! Je laisse échapper un « petit con » à peine murmuré.

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    « Comment ? »
    « Euh, je pensais à un petit pont fort joli des environs, que j'ai connu autrefois, et que le poète Raymond Dodu a d'ailleurs admirablement décrit au cours de ses pérégrinations en pays normand..."

    « Connais pas. »

    Silence.
    Les kilomètres d'asphalte défilent sous mes roues enivrées par le vide de l'autoroute. Bloqué sur la cinquième vitesse, mon esprit vole vers l'avant, éclairant la route du souvenir qui mène à Caen.
    Silence.

    Pour meubler cette vacuité flagrante de l'espace sonore, je me fais un petit plaisir, j'introduis une de mes cassettes fétiches dans l'autoradio, un Grant Green de 1963, chez Blue Note, Idle Moments. Le morceau d'introduction, une composition de Duke Pearson de quatorze minutes cinquante huit secondes est un pur moment de bonheur. L'autoradio s'allume. Un bruit de souffle envahit les enceintes, puis au bout de quelques instants, les premières notes s'égrènent.

* * *

   

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    Des noires, des blanches, des pauses, des croches et des soupirs s'envolent à travers les touches d'ivoire et d'ébène de mon quart de queue. Je n'aime pas Mozart, je n'aime pas Chopin ; je fais pourtant du piano depuis plus de quinze ans, par amour pour ma mère. Non, moi, ça serait plutôt des compositeurs contemporains, Debussy, Satie, et puis ces musiques américaines, le ragtime, le blues et le jazz. Mais que ne serais-je prêt à réaliser pour le bonheur de ma mère, même s'il faut passer par les démonstrations puériles en petit comité, pour que maman puisse montrer à ses amies « combien le petit est agile de ses dix doigts » ? Toutes ces vieilles peaux couvertes de parfums bon marché et de bijoux en toc, j'en ai rien à foutre, mais pour maman...
    Depuis tout petit, les foudres apocalyptiques, grand méchant loup et autre croquemitaine m'angoissent moins qu'un regard désolé, marqué de reproche, ou pire de honte, de ma mère quand fiston n'a pas été à la hauteur. Combien d'heures d'attente, de courses folles, de disputes effrénées pour obtenir ce sourire attendri par les efforts de ce « mauvais garçon qui fait bien souffrir sa mère ».
    Une fois encore, j'ai été convoqué dans le petit salon, auprès de l'antique piano de famille afin d'interpréter pour ces chères dames l'hymne à la gloire du petit dernier. Ce salon sent la cire et l'opulence de façade, les parquets lustrés reflètent l'éclat des chandeliers incandescents, de lourds rideaux de taffetas isolent la petite pièce de la nuit gelée.

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Devant le piano, une dizaine de chaises de bois blanc, quelques guéridons d'acajou et huit beaux spécimens de poules d'appartement, au crépuscule de la force de l'âge. Les parquets brillent ; les dents en or aussi.
    Marie, ma sœur, est là, grande et fine dans une robe simple et élégante. Comme chaque fois que je m'assois devant le piano, elle rayonne, comme ma mère, d'une aura simple, chaleureuse, profondément touchante. C'est leur sourire à toutes deux qui me désarme et me rend docile à tous leurs caprices, ce coin de grâce dissimulé au bord de deux lèvres aux accents convexes. Une fois encore, pour toutes ces dames, je serai l'archétype du bon fils, obéissant et appliqué, humble devant ses parents et travailleur.
    Malgré la douceur de son sourire, je ressens l'angoisse de Marie ; Pierre n'est pas encore là. Ses yeux errent dans la pièce, près des portes et guettent inconsciemment son arrivée. En juin prochain, ils doivent se marier. Mes doigts s'immobilisent sur le clavier ; un vent de sourires complices parcourt l'assistance. Quelques applaudissements retentissent dans la pièce. Trente secondes magiques de silence. Au signal de la maîtresse de maison, à nouveau les conversations fusent.

* * *

   

12

    « Tiens ! Vous écoutez du jazz ? »
    « Oui, ça fait un certain temps déjà. Vous connaissez un petit peu ? »
    « J'ai un oncle qui a été sideman, dans les années soixante soixante-dix, il a fait quelques concerts en France et dans le reste de l'Europe, avec Pharoah Sanders, Martial Solal, et puis des jazzmen un peu plus obscurs. C'est lui qui a dirigé mon éducation musicale. »
    « Il y a pire comme professeur. »
    « Je ne vous le fais pas dire. Je n'ai pas la prétention de tout connaître, mais il m'a donné une vision d'ensemble de chacune des cultures du jazz, avec son histoire, ses origines, ses personnalités marquantes, ainsi que ses multiples passerelles, un canevas qui me permet de me repérer dans la jungle de cette musique. Pour me faire comprendre les finesses de Rabih Abou-Khalil, il a été jusqu'à me faire un cours de musique classique arabe. »

    Pas trop con le môme. Un peu pédant, mais pas vraiment prétentieux non plus. Un peu étonné tout de même qu'un jean-foutre pareil puisse écouter ce genre de musique, mais bon, pourquoi pas ? C'est pas Valéry qui disait que si le soleil se lève chaque matin, c'est qu'il y a assez de diversité parmi les hommes pour qu'il ne puisse s'ennuyer chaque jour ?
    A moins que ce ne soit mon beau-frère...

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    Je vous passe la discussion de spécialistes spécialisant, devinettes d'ornithologues de la faune musicale, échanges d'adresses, blind tests et autres descriptions émues d'incunables du patrimoine jazzistique contemporain. Bref, ce qu'en j'en ai retenu, c'est que ce jeune homme, sous des dehors de rustre apathique et anarchisant possède un sens critique assez développé, ayant l'esprit suffisamment bien tourné pour ne pas se prononcer quand il ne sait pas. Je sais également qu'il est un produit de l'université française, qu'il boucle une maîtrise d'ethnologie, qu'il aime le chocolat, qu'il n'a pas d'avenir déclaré et qu'il cherche vaguement du boulot. Mais tout ça ne lui pose pas vraiment de problème ; il est, dit-il, heureux comme cela.
    Cet échange inattendu confère un nouveau souffle à notre voyage. De la main droite, je coupe la soufflerie.

* * *

    Il fait une chaleur insupportable dans la voiture. Garée en plein soleil un début d'après midi du mois d'août, elle dégage une forte odeur de tabac et de matière plastique. Les traits tirés, les mains crispées, je démarre en trombe. Les graviers crissent au contact des pneus, certains sautent en dehors du chemin.

   

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    Je suis incapable de penser. Des mots comme fureur, incompréhension, hébétude se télescopent dans ma tête, des idées confuses naissent et meurent en tous sens. Plus que d'accepter, je n'arrive pas à comprendre. L'histoire est obscure, mauvaise adaptation contemporaine du dilemme cornélien. Peu importent les détails ; Pierre s'est enfui. A vingt-cinq ans, j'ai juré de tuer un homme, sur un coup de tête, mais plus le temps passe, plus l'idée s'impose à moi comme une obligation, une partie intégrante de l'ordre universel des choses. Il était écrit depuis le départ que cet homme, mon presque frère, devait un jour mourir de mes mains.
    Seulement, il y a Marie, ma très chère sœur, Marie blessée, Marie humiliée. Peut-être avons-nous deux conceptions différentes de l'honneur et de la miséricorde, peut-être, en tant qu'aînée, a-t-elle plus de sagesse que moi. Par égard pour elle, j'ai plié devant sa supplique teintée de tristesse et de colère. Nous étions face à face, submergés par des sentiments si forts et si contraires qu'ils nous laissaient désarticulés tels des marionnettes de théâtre au repos. Sur nos visages ouverts se succédaient les émotions, lisibles comme dans un film sous-titré.

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    Alors devant elle, j'ai promis : elle vivante, jamais je ne lèverai le petit doigt contre lui. Cette promesse extorquée m'étouffe, me suffoque, me paralyse. Je suis sorti en claquant la porte. J'ai bondi à l'intérieur de ma voiture, et je roule, perdu, désorienté.
    Avec rage, je frappe le volant avec la main droite ; je voudrais me cogner la tête contre un mur, jusqu'à ce que ces pensées confuses me laissent en paix. J'accélère.

* * *

    Je ralentis.
    Quatrième. Troisième. Un temps. Seconde. Warnings.

    D'après les panneaux lumineux disposés au dessus de la route, j'ai droit à un accident dans une zone de travaux, quatre kilomètres de bouchons actuellement. C'est bien ma veine. Minimum une demi-heure de trajet en plus.
    Bloqué au milieu des voitures arrêtées, j'actionne la manivelle qui commande la vitre de ma portière. J'extirpe le cendrier intégré, caché parmi les boutons et les indicateurs du tableau de bord. J'allume une cigarette.

   

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Mon co-pilote de quelques heures m'en tape une. Nous fumons ensemble. Le temps ne s'arrange pas. Il fait presque aussi froid qu'à mon départ. Pour tromper l'attente, nous sortons de la voiture. Debout, au beau milieu d'une autoroute à la circulation coagulée, nous meublons notre ennui. Arthus fait des ronds de fumée ; mon œil inquisiteur transperce les pare-brise et guette une éventuelle attraction dans les intérieurs automobiles. Les conducteurs s'observent derrière leurs vitres sales. Certains nous regardent, appuyés contre le capot de la voiture, comme des animaux étranges et exotiques. D'autres esquissent de la tête un ballet silencieux, marquant au rythme des enceintes de leur autoradio la cadence d'un spectacle dont nous sommes exclus. D'autres encore exhibent nonchalamment un calepin, un étui à cigarettes, une boîte d'allumettes ou un téléphone portable, succédanés partiels de leur virilité atrophiée par le froid. Le silence règne, entrecoupé de temps à autre par le son filé d'une voiture passant en sens inverse.

    Arthus et moi bavardons.

    Il se fout de la politique. Elle a incarné toute une partie de ma vie. Il me dit qu'il sait à peine quel parti est au pouvoir, et que la politique n'est pas un problème de sa génération, mais de celle de ses parents. Il n'est pas inscrit sur les listes électorales. Il n'en est même pas fier. Il oublie toujours de s'inscrire. Position difficile à entendre pour un ancien militant du PCF. Mais si j'étais né trente ans plus tard, peut-être penserais-je aujourd'hui comme lui.

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    Il voyage vers l'Ouest à la rencontre de son frère. Je viens de quitter celle autour de qui ma vie s'est construite. Il me pose des questions sur moi, sur ma vie, mon avenir, mon enfance, les projets que je n'ai jamais réalisés et que je n'accomplirai plus. Au fond, il me ressemble.
    Ma vie est extraordinaire par sa banalité. Etudes de littérature et d'histoire, inachevées. Des petits boulots pour survivre : vendeur de journaux, coursier ou contrôleur de la SNCF. Une carrière dans le journalisme, pigiste, chroniqueur politique éphémère, puis gentiment rangé dans un placard à souvenirs. Vingt ans de bons et loyaux services, une petite situation, relativement aisée et stable.
    Lui, à ce qu'il dit, il n'a que vingt-cinq ans ; il n'a pas encore d'histoire.

    « Vous êtes marié ? »
    « Veuf. »
    « Vous avez des enfants ? »
    « Non. Pas d'enfants. Et c'est pas plus mal. J'aurais fait un très mauvais père. »

    Je n'en pense pas un mot.
 
    « C'est pour cette raison que vous recherchez vos anciens camarades ? »
    « Si vous voulez.
    A votre avis, qu'est-ce qu'on peut faire d'une paire de ciseaux une fois que la vis centrale est cassée ? »

   

18

    « S'ils sont assez gros et pointus, vous aurez deux parfaits poignards. Mais quel rapport avec notre histoire ? »
    « Aucun. »

    Quelques dizaines de mètres plus loin, un nuage de condensation s'élève ; une automobile redémarre.

    « En selle, mon ami ! Nous repartons »

    Chacun se dirige vers sa portière respective. Par temps froid, la serrure joue un peu sur ses montants. Je force un peu la portière en la tirant d'un coup sec.

* * *

    Après une brève résistance, le tiroir cède et, entrouvert, laisse apparaître un amas d'objets hétéroclites, aux reflets ternes ou chatoyants : colliers, perles de verre, dés arrondis par le temps, un antique poudrier, quelques épingles à coudre, des photos, des lettres.
    Cela fait maintenant une semaine que Marie est partie. Après quatre années de lutte contre le mal qui la rongeait, elle s'est doucement éteinte, sans un bruit, sans un mot. J'ai plus de soixante ans, peu importe l'âge exact. Mes traits sont creusés de sillons tracés par l'incertitude et l'angoisse. Mes mains se mettent à trembler quand je ne les surveille pas.

19

    Aujourd'hui, je mets de l'ordre dans ses affaires ; je mets de l'ordre dans mes souvenirs. Il est toujours étrange de remuer ainsi les effets d'un proche. Je ne peux que ressentir la sensation de violer une sépulture encore fraîche, de briser les scellés d'un caveau intangible, de faire parler les objets et de leur extorquer quelque secret inavouable. Mais qui d'autre que moi aurait été à même d'accomplir une semblable tâche ?
    Je classe les objets, regroupe les lettres, trie les factures des réclames, les souvenirs des babioles et autres articles de bureau.
    C'est là que j'ai retrouvé sa trace, et que toutes ces histoires sont remontées en moi. Sur une enveloppe de petit format à la tranche déchirée au coupe-papier, une adresse rédigée d'une encre fine et violette, et puis un nom, un nom qui résonne en moi comme le glas morne d'un passé révolu, comme le portique détecteur de métaux qu'on croit avoir définitivement laissé derrière soi et qui vous rappelle de son cri strident, hurlant au grand jour que vous n'êtes pas en règle, avec vous-même. Voilà deux ans qu'il avait tenté de rétablir le contact, après quarante ans d'absence. Bien entendu, je n'en avais rien su. Mon regard se prend à errer sur le secrétaire, à la recherche d'un repère, d'un écueil auquel s'accrocher. L'enveloppe me glisse des mains, et plane quelques instants avant de se poser délicatement à la surface du tapis persan.

   

20

    Après deux jours de tourments et d'hésitations, je me résolus à lui écrire, à lui demander une rencontre, un face à face. Il me consentit cette confrontation, ce duel de deux volontés aussi tenaces l'une que l'autre, dans son pays d'adoption, sur le sable d'une plage grise des environs d'Ouistreham.

* * *

    J'ai quitté un instant la route des plages du débarquement pour rapprocher mon passager de son lieu de destination. Un parcours agréable, somme toute, malgré cet arrêt forcé en pleine campagne. Mon compagnon de voyage s'est finalement révélé des plus courtois, et ce n'est pas sans un soupçon de regret que je l'abandonnai au croisement de deux rues du centre ville de Caen. Avec la lenteur qui lui semblait familière, l'auto stoppeur s'extirpa du véhicule, rabattit le siège du mort et disparut vers la banquette arrière pour ressortir les bras chargés d'un sac de toile épaisse. Le sourire aux lèvres, il repositionne le siège et s'abaisse jusqu'à ma hauteur.

    « Eh bien, je vous remercie pour le bout de chemin. »
    « Cela aura été un plaisir pour moi. »
    « Bonne route vers l'Ouest sauvage, et méfiez-vous des indiens ! »

21

    « Je tâcherai d'y prendre garde ! »
    « Au fait, maintenant que j'y repense, vous ne seriez pas par hasard l'une des pièces solitaires de la paire de ciseaux de tout à l'heure ? »
    « Vous avez trop d'imagination, mon jeune ami. Allez, au revoir. »
    « Au revoir, et merci encore ».

    Coup d'œil au rétroviseur central, puis gauche, clignotant, contrôle de l'angle mort, première vitesse ; je suis parti.

* * *

    Les bords de mer ont chez moi ceci de particulier qu'ils fonctionnent comme un catalyseur de mon humeur. Je rayonne, le sourire aux lèvres, les yeux mi-clos, devant les mille scintillements d'une plage ensoleillée, quand des étendues d'eau mornes et grises me poussent généralement insensiblement sur la pente inexorable de la mélancolie. La mer en ce jour est particulièrement grise et particulièrement morne.
    Garé sur un chemin de terre à cinquante mètres de la digue contre laquelle des flots lascifs viennent se briser sans conviction, je n'ose couper le moteur, de peur d'avoir à descendre, de peur de ne pouvoir repartir. Avec la minutie maladive des maniaques de l'ordre, je déplie ma veste, l'enfile et la boutonne sur le devant.

   

22

Puis, avec des gestes lents et mesurés, je passe mes gants, mes vieux gants en pécari, le droit, puis le gauche. J'attrape sur la banquette arrière le carton à chaussures faisant office de boîte à cassettes. J'en choisis une au hasard que j'introduis dans l'autoradio. Charles Mingus - Epitaph. Je suspends mes mouvements. Trente secondes de recueillement, d'écoute attentive. J'extrais de la boîte en carton le revolver disposé ce matin sous une couche de cassettes et je le glisse dans la poche droite de ma veste. Je coupe le moteur, sors du véhicule que je ne prends pas soin de fermer à clef. Là-bas, à cinquante mètres sur la digue, un homme voûté regarde dans ma direction. Au fur et à mesure que mes pas nous rapprochent, je discerne plus précisément ses traits, ses cheveux blancs, ses mains que l'on devine fragiles sous la paire de gants en cuir.
    Quelques mètres encore. Les battements de mon cœur s'accélèrent. Mes mains semblent prises de convulsions à intervalles réguliers. Enfin, je croise son regard, un regard délavé, comme usé par les intempéries, ses traits autrefois ronds devenus flasques et presque sans vie, sa bouche maigre, crevassée, dont les deux coins s'élèvent, esquissent un sourire fatigué et murmurent : « Bonjour, Pierre ».

 

Tristan Sanson

 

 

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