Emmanuel Borde

emmanuel_borde@ifrance.com

 
 
 
 
 
 

Sans chercher des histoires

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Numéro 7 : La spirale

Coda

 
 

Sans chercher des histoires


 
 
 
 
 
 
 
Il devait y avoir là une histoire...

   

2

Mais l'auteur vous prie de croire qu'elle eut été tout à fait superfétatoire, ennuyeuse et fausse, irritante au surplus dans la majorité des cas, voire inconvenante, de toute manière vulgaire et, peu s'en faut, absolument dépourvue de toute distraction aucune. Je voudrais bien faire crédit à l'argument des optimistes qui considèrent avec bienveillance que seuls les lecteurs peuvent juger de ce genre de chose, et qu'il ne faut pas présumer de leurs forces à leur place, mais voilà, le poids écrasant de l'argument que je possède, et qui me serre à la gorge à chaque fois que je veux en cracher le morceau, m'interdit toute vaine illusion, tout faux espoir, toute consolation : cette histoire c'est la mienne. Au surplus c'est toujours l'argument inverse qui prévaut : tous les comités de rédaction, toutes les maisons d'édition me ferment la porte au nez d'un lapidaire : « il ne faut pas surestimer la force des lecteurs ». C'est dire si je vous épargne bien de la peine à me taire...
Cette histoire c'est la mienne : l'on nous rabat les oreilles avec l'impossibilité de se dire, avec le désir ou la nécessité de se taire, avec le besoin de parler, avec l'impression d'être écouté... Bien, dis-je, bien, prenons le taureau par les cornes, taisons-nous et causons, jetons par dessus bord tout prétexte, faisons fi des convenances toutes françaises qui veulent qu'entre inconnus l'on s'ignore avec ostentation, et... et je ne sais pas moi, crions, dansons, chantons, forniquons, pleurons, buvons, rions... Non, je le vois bien, vous n'êtes pas intéressés, même lorsqu'il n'y a pas d'histoire vous êtes indifférents, même lorsqu'il n'y a pas d'histoire... Si encore je vous avais proposé de râler, de pester, de vitupérer... Si encore...
Mais puisqu'on vous le dit bordel, puisqu'on vous le répète à vous en décoller les oreilles, puisqu'on vous pète le tympan de ce rabattage : l'histoire est finie... FINIE !

3

Et je le sais bien, votre soif inextinguible en redemande encore et encore, il n'y aurait peut-être que cela pour vous consoler, pour vous amuser, pour vous attrister, pour vous attendrir, pour vous faire rêver, rire, frémir, pleurer, penser, bref pour « satisfaire la tendance naturelle de votre esprit », qui est, paraît-il, si contraire à la quête de la beauté et à la réflexion authentique...
O n'allez pas croire cependant que ma quête à moi s'arrête ici, et que je sois parvenu, comme nombre de grands peintres depuis Miro, à cette perfection vacuiste d'un point sur une couleur, puis d'une couleur seule (un « monochrome »), puis d'un blanc... Je précise cela non pour continuer à vous ennuyer, et plus pour me distraire, mais véritablement pour éviter toute confusion. Mon but n'est pas une chimère de pureté, mon périple ne vise pas l'abnégation ou la supercherie, je triche peut-être un peu mais pas plus qu'un autre. A quoi j'aspire alors ? Mais à ce que je fais, rien de plus : à ce que je suis en train de faire...

 

Emmanuel Borde

 

Texte précédent
Retour au sommaire
Texte suivant