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Céline Cohen |
celinecohen@ifrance.com |
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Conte littéral en dix chapitres
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Numéro 9 : Carnaval (le cul à la place de la tête) |
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Conte littéral en dix chapitres
Les amoureux ont peur du Carnaval, dit le proverbe
Chapitre 1 : Héros et conditions.
Il était une fois un visage de diablotin, entouré de petites boucles brunes. Deux billes noires, d'une vivacité magnétique, des yeux frais, qui vous regardent comme on entend rire un enfant. D'une oreille à l'autre, la bouche de ce visage est pliée de gaieté, d'intelligence sauvage, primaire. Il a même des mains, longues, habiles, rompues aux travaux manuels, calleuses et pourtant fines, sales, révélatrices, moqueuses. Il contrôle ses émotions, se laisse déborder par les peurs, peut maîtriser un doute et se faire avoir par ses désirs.
Il a bientôt trente ans, on lui en prête dix-sept, il est pudique et sans vergogne.
Si vous passiez quelques jours près de lui, vous connaîtriez la vie de son ventre avant celle de ses rêves...
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Il était la même fois une gamine mal poussée. Mi-ange mi-diable, avec de moyennes boucles châtain. Deux billes noires, humides et mobiles, des yeux pointus, au regard de couteau. D'une oreille à l'autre, beaucoup de peau blanc-rosé, et la fente framboise d'un sourire tendre un peu complice. Avec ses deux appendices pourvus de doigts, elle accomplit nombre de tâches curieuses et quotidiennes, gracieusement. Elle stimule ses émotions, garde ses sens exacerbés, réprime avec peine la colère et se fait avoir par ses désirs.
Elle a à peine vingt ans, on lui en voit beaucoup moins ou bien davantage, elle est impudique et rigoureuse.
Si vous passiez quelques jours près d'elle, vous connaîtriez la vie de son lit avant celle de son cœur...
Mais il était aussi cette fois-là un jour particulier, entouré de longues boucles multicolores. Deux billes noires, énormes, creusées dans du papier mâché, quelque part au centre d'une de ces villes du Sud qui vous collent leur moiteur à l'idée. D'une oreille à l'autre, la raie obscène et joviale de ce qui n'est déjà plus une face. Des milliers de menottes se passent l'effigie du Carnaval, en une danse heureuse et féroce. Ils vivent les pulsions de l'année, se tiennent par les coudes, chantent à se casser la tête, s'arrachent des rires les uns aux autres, s'embrassent à figure demi-masquée, se roulent par terre, trépignent, défont leurs lacets, tirent leurs manches, laissent vadrouiller les boutonnières comme elles en rêvent depuis un an, pensent à cheval et crient sans voix.
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Il a plus de deux mille ans, on lui veut une renaissance perpétuelle, il est débridé et ludique.
Si vous avez déjà passé un jour près de lui, vous connaissez la pureté de sa fange et la sagesse de son âme...
Chapitre 2 : Avènement de l'histoire.
Le seize octobre, à Porraciudà, Robertus Basilo et Cilia Cleite se croisèrent plus de mille fois avant de s'entrevoir. Lorsqu'ils s'aperçurent enfin de leur existence mutuelle, ce fut comme une plaisanterie. Ils voulurent faire ce que fait le monde, et ne surent pas s'y prendre. Ils gaspillèrent d'innombrables sourires de toutes les sortes et de toutes les tailles, usèrent à profusion des gestes inutiles dont les humains disposent, et eurent l'illumination de s'épargner les mots, aidés en cela par la formidable cacophonie du Carnaval.
Chacun d'eux avait jusqu'alors dansé, divagué, avec plus ou moins d'élégance et de plaisir. Ils avaient l'un comme l'autre perdu rapidement trace des corps familiers et amicaux qui les avaient accompagnés à la fête. Seuls dans la multitude, tourbillons frénétiques et sensuels, ils s'étaient ensuite frottés à tous les dos, toutes les poitrines, les flancs et les cuisses qu'ils avaient trouvés sur leur chemin.
Les perpétuels remous de chair festoyaient dans leurs esprits en une mémoire immédiate et sans cesse renouvelée, les plongeant dans des délices de sueurs, d'odeurs, de peaux. Ils auraient pu rester dans ce bain tiède indéfiniment... mais le Carnaval n'admet pas que l'on soit tranquille...
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Chapitre 3 : L'instant fatal.
Ce fut un moment d'environ trois secondes où un regard accidentellement perdu par Cilia atteignit Robertus en pleine pupille gauche.
Alors tout se figea : malgré les mouvements terriblement puissants, contradictoires et incompréhensibles de la foule, Robertus, le nez pointé vers ses pieds nus - fixant d'un œil la fille et de l'autre le sol - s'entêta à ne plus bouger.
Cilia était également arrêtée, comme interdite.
Le hasard de l'étincelle avait pour cause un simple bas filé sous une petite robe en dentelle noire, bas que Cilia tentait d'enlever pour en changer.
Robertus, fasciné, observait le manège de cette fille à l'allure bourgeoisement vulgaire. La façon délurée qu'elle avait d'ôter ce filet de nylon pendouillant, de tenir en équilibre absurde, à demi-agenouillée, les fesses en l'air, de sourire au monde en déroulant un nouveau voile noir sur sa jambe, de fixer par un petit tapotement la bande siliconée à sa cuisse, très haut vers ce qui aurait pu être une culotte ; tout cela le laissait perplexe et réjoui. Il faisait de petits allers-retours entre les confettis avec ses orteils, se procurant ainsi d'adorables et discrets frissons.
La fille remettait maintenant sa chaussure en cuir, à talon haut, cirée, lustrée, impeccable. Elle se redressait. La robe vraiment était courte, et laissait comprendre qu'on avait affaire à un bas de luxe, parfaitement uniforme, posé avec maestria.
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Robertus, costumé de hardes bricolées dans un vieux drapeau indépendantiste, ne se sentait pas du tout d'un autre univers que cette fille. Il n'éprouvait aucun malaise à s'imaginer près, tout près d'elle... Il avait envie de toucher.
Cilia, pas née de la dernière pluie, et possédant un remarquable instinct de prédatrice sexuelle, repéra sans difficulté le mâle hypnotisé à quelques mètres d'elle. Elle n'eut même pas à faire un effort de réflexion pour entamer le processus bulldozer de séduction basique.
Chapitre 4 : Stratégie.
Cilia s'employa tout d'abord à montrer ses dents en diverses grimaces et moues, puis à agiter ses yeux dans de sournoises et talentueuses contorsions, après quoi elle se remit à peu près à genoux et fit un dégoûtant petit signe de l'index à Robertus lui signifiant probablement d'approcher.
L'homme ne put évidemment pas résister à un tel déploiement de science pré-nuptiale.
Ce pauvre hère frétillant s'avança, perdant sur la route les trois derniers écus qu'il possédait. Son sourire paraissait une barre luisante de glu, son corps était entièrement pris de picotements nerveux.
Chapitre 5 : La gourmandise.
Robertus est maintenant à quelques centimètres à peine de Cilia, s'il tend la main, il touchera la dentelle noire.
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S'il baisse les yeux, il verra très directement deux seins, dont l'un est plutôt émouvant de petitesse et l'autre de rondeur. S'il entrouvre la bouche, elle percevra son souffle. S'il inspire un peu fort, il s'imprègnera de l'odeur sucrée de la fille. Si elle se remet à genoux, il ne répond plus de rien.
Cilia, on ne saura jamais pourquoi, se penche vers Robertus, effleure sa joue et murmure « à demain ». Puis elle plonge leurs quatre billes noires les unes dans les autres, et entreprend de mêler leurs deux haleines, leurs deux respirations, leurs soixante-quatre dents. Ses mains glissent sans hésitation sur l'infâme costume de Robertus, trouvent des trous qui ne sont pas d'usure, les investit et poursuit sa quête à même la peau.
Robertus, pour le moment, bouge ses pieds contre le sol.
Cilia caresse, sourit, embrasse, recule, se défile, s'offre, murmure, chantonne, pinçote, suçonne, titille, goûte, observe et attend.
Robertus applique ses deux grandes pattes sur la robe, recueille de sa langue les effluves d'un parfum luxueux, griffe jusqu'à la déchirure le bas qu'il sait neuf, part à l'aventure entre genoux et nombril, explore, se proclame chef et s'assied.
Autour d'eux, il y a la vie. Un monde bariolé, mouvant, composé de cent mille têtes, du double de jambes, de mains, d'épaules, de fesses, d'yeux. Un monde bruyant, puant, profane et pailleté. Au-dessus d'eux, il y a les immenses billes noires de la tête grotesque qui les observe, qui les raille, qui les déguste.
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Le monde les noie, se déchaîne, se défoule, tous les peuples de la ville sont mélangés en un tel jour, les classes plus ou moins sociales, les niveaux de vie, les âges, les sexes, les expériences, les erreurs.
Chapitre 6 : De quoi rire.
« Tous les enfants qui naîtront des suites du Carnaval devront être reconnus enfants de l'amour et élevés dans la famille où ils auront vu le jour, qu'ils en soient ou non les descendants légitimes ». Ainsi parle la loi de Porraciudà.
Cilia et Robertus découvrent qu'en perdant leurs têtes ils ont gagné leurs propres corps, et rient à gorges déployées de cette bonne blague vieille comme le monde. Le Carnaval bat son délire, l'énorme effigie est placée au cœur de la foule, les torches circulent, il n'y a que des regards fous. Cinq hommes sautent par-dessus des rangs de bébés posés au sol. Si l'un d'eux tombe sur la progéniture de la ville, il sera lynché. L'ambiance est délivrée de toutes conventions, de tous décrets. Seul compte le mouvement lascif du flot humain.
Cilia est debout, jambes ouvertes. Robertus a placé l'un de ses bras entre les cuisses et l'autre autour de la taille de la fille, penchée elle-même à demi sur le bassin de l'homme, une main sur le haut de ses fesses assises, l'autre dans les petites boucles noires. Figure complexe, à l'équilibre précaire, qu'ils réalisent sans s'en apercevoir. Le mâle Robertus a un goût salé, poussiéreux, et une force sidérante dans le poignet. La femelle Cilia est aussi moite que la fête, et d'une souplesse étonnante.
Ils tremblent convulsivement.
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Le feu a pris d'assaut le large emblème du jour saturnal, « fuego por su culo », hurle la foule en trépignant. Bientôt ils vont se jeter des tomates et tous les détritus qu'ils trouveront.
Robertus ouvre les yeux au moment où Cilia ferme les siens, elle est assise sur lui, presque ensevelie sous la paille, les confettis, les papiers gras. Robertus la regarde avec attention, elle ne bouge plus. Il la dépose délicatement, renonce à voler ses chaussures en cuir qu'il aurait pourtant revendues un bon prix, puis disparaît, absorbé par la masse grouillante qui à présent hulule des chants morbides.
Cilia lève les yeux et voit des corps frénétiques, encore et encore, à l'infini, au-dessus d'elle.
Elle trébuche en se relevant, titube un peu, finit par ôter ses chaussures inconfortables. Pour participer activement à la fête, elle les envoie promener au milieu de toutes les ordures acrobates que les gens s'envoient à la figure.
Le matin est levé depuis plusieurs heures et observe, affligé, le cortège diminuant des soudards endurcis.
Chapitre 7 : Atterrissage.
Robertus a retrouvé sa fiancée, la douce handicapée Silo, et lui raconte qu'elle n'a pas manqué grand-chose, le carnaval cette année n'était pas réussi...
Cilia est rentrée en catimini dans la grande maison de ses parents, il ne faut pas qu'ils sachent qu'elle était sortie, ils en seraient malades : ils la marient dans trois mois à un monsieur très bien, très banquier, qui l'attend innocente, saine et sage.
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Chapitre 8 : Conséquences attendues.
Juillet, chronique du Carnaval, journal local :
« Les enfants de l'amour sont enfin nés !
Mais ce n'est pas un grand cru : seulement trois petits ont vu le jour des suites du seize octobre... Prenons également en compte six fausses couches et Dieu seul sait combien d'avortements illégaux... Et maudissons cette pilule qui nous empêche d'évaluer justement le degré de lubricité de notre fête nationale !... Pourtant nous pouvons être fiers...
Cilia Cleite tient dans ses bras un genre de ver qu'elle observe avec stupeur. Cette chose remuante lui a fait un mal de chien.
...car cette année encore, les enfants du Carnaval n'ont pas failli à la tradition...
Elle ignore si le foyer où elle vivait pendant sa grossesse acceptera ce gamin braillard. Si ses parents le voyaient... ils seraient peut-être attendris, ils pardonneraient peut-être... non, bien sûr que non, ils se seraient déjà manifestés.
...et se sont tous présentés par le siège !... Nous souhaitons bonne chance aux enfants de l'amour ! »
Les insultes, les cris, les cris, les insultes, les coups, l'annulation du mariage, encore les coups, les pleurs de la mère s'arrachant les cheveux, la rage du père, la haine des
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quatre frères, la petite valise marron, la rue, l'errance, les autres filles, un couvent, la mère supérieure et moralisatrice, la rue à nouveau, le froid, un foyer laïque, la soupe aux poireaux.
« Le cul à la place de la tête, elle a le cul à la place de la tête » avait expliqué la famille à tous les voisins, la boulangère l'avait répété à Cilia.
Le cul à la place de la tête, se disait-elle, oui, c'est exactement comme ça qu'était né le morveux.
Chapitre 9 : Un an après.
Octobre.
Robertus a trouvé cette année un déguisement du tonnerre : avec de la paille il se fabriquera une perruque blonde, dans un vieux drap rose une robe de femme qu'il rembourrera de paquets de confettis pour se faire des seins et un ventre enflé. Au fur et à mesure de la fête, il enlèvera ses frusques et lancera finalement sa grossesse de cotillons dans le bûcher... Il expose fièrement le projet à sa douce fiancée handicapée qui lui sourit. Il pense sournoisement à la fille de l'an dernier et se dit qu'il l'avait tellement bien regardée qu'il la reconnaîtra si elle vient... une fois par an, ça lui plaît, à l'homme.
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Cilia voit venir le Carnaval d'un œil noir. Elle se promet de prendre son moutard sous le bras et de partir de Porraciudà définitivement le jour maudit de la fête, en crachant sur toutes les figures joyeuses qu'elle croiserait. Elle applique sa décision, en criant des injures au monstre hilare dont l'effigie la poursuit sur le chemin.
Chapitre 10 : La queue de poisson.
Ils vécurent médiocres et eurent un mioche né par le siège.
A Porraciudà, comme on devrait le faire partout dans le monde, on apprend pourtant aux enfants que les proverbes ne mentent pas, et que ce n'est pas pour rien si les amoureux ont peur du carnaval... on leur conseille d'y réfléchir et de rester chez eux le seize octobre tant qu'ils sont petits et plus tard aussi...
A Porraciudà, la tradition veut que l'on prenne les expressions au pied de la lettre, et que l'on connaisse dans son corps ces grandes et belles idées qui font l'Histoire...
Céline Cohen
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