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Emmanuel Borde |
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Musique électronique (la fête des fous)
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Numéro 9 : Carnaval (le cul à la place de la tête) |
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Musique électronique (la fête des fous)
Un type étrange, à l'autre bout du couloir. Et moi je suis à peu près certain que c'est bien lui et non moi. Je le sais parce que je ne le crois pas capable d'avoir la même idée. Lui me croit à peu près aussi normal que lui-même. Je ne lui donnerais absolument pas raison sur ce point. Pas de moi-même. Il faudrait qu'on vienne me le confirmer, mais peut-être un dieu lui-même ne le pourrait-il pas. Et pourtant je me sais, ça oui, à l'exception de ce laborieux mais somme toute salvateur petit raisonnement, absolument semblable à cet énergumène, je veux dire semblable en tout, là n'est pas le problème. Nous avons les mêmes travers de l'esprit, les mêmes tics nerveux, la même divergence du regard et l'impossibilité non reconnue de soutenir celui de l'autre ; de s'y reconnaître également. Nous avons des agitations similaires face aux mêmes choses, des exaspérations subites là où d'autres, les autres, ne remarquent rien, nous avons la même lâcheté qui est de fuir au lieu de nous saluer lorsque nous nous croisons, au contraire de tous les autres locataires, absolument tous les autres. Je les entends à travers la porte, les autres, se perdre en salamalecs pitoyables et en révérences de théâtre, tandis que nous, nous gardons notre mutisme tout autant que notre immutabilité, en toutes circonstances.
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Lui, je le vois, aucun de ces scrupules ne l'embarrasse. Il ne réagit pas lorsqu'on lui adresse un sourire, il ne bronche pas si l'on ne renouvelle pas l'expérience. Mais j'ai un autre indice, qui me fait croire à sa folie : c'est qu'une infirmière, se trompant de porte, m'a appris qu'elle désirait le voir ; c'est donc qu'il a besoin d'infirmières, et moi je ne délire pas. Croyez-moi fou si vous voulez mais le fou, c'est lui. L'infirmière, croyant qu'elle devait s'occuper de moi, m'appela par son nom. Je lui souris courtoisement, tout en lui indiquant la porte en face, à l'autre bout du couloir, d'un hochement de la tête, qu'elle ne comprit pas. Elle voulut forcer le passage, mais enfin lui dis-je, on est chez soi, l'autre est à côté ; lorsqu'elle comprit enfin, il avait eu le temps de s'échapper, et cela c'est bien la marque d'un fou, que je sache.
Encore un signe : ce sont les objets qu'il ramène chez lui. Rien de valable. Vous me direz, il a bien droit de faire ce qu'il veut, et soit ; mais si ce qu'il veut n'a pas de sens, il faut s'en inquiéter, et c'est pourquoi je vous ai appelé.
- Et vous croyez que nous devrions faire quelque chose ?...
Bien entendu vous le devez. Ce malheureux n'a pas droit de continuer à se croire normal puisqu'il ne l'est manifestement pas, mais qu'il est malade. Les malades ont besoin d'être soignés, et si l'on ne peut les guérir on peut au moins s'arranger pour leur éviter de souffrir...
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- Vous croyez qu'il souffre ?...
Il souffre, ça oui, je le vois, je vous l'ai déjà dit. C'est une évidence, il souffre comme un chien, la preuve en est qu'il ne le reconnaît pas. S'il le savait encore, s'il le savait comme moi je le sais, peut-être en effet pourrions nous le laisser vivre et ne pas nous en soucier ; mais enfin, puisque le malheureux n'en a pas même conscience, c'est décidément trop cruel, il ne faut pas le laisser dans cet état. Il faut que vous fassiez quelque chose, pour sûr. Il faut que vous le soulagiez.
Tenez, une preuve encore, c'est le tintamarre qu'il fait avec sa musique. Quel besoin d'écouter la musique aussi fort ? Au demeurant ce n'est pas de la musique, c'est un enchevêtrement cadencé de bruit électronique. Il cherche à nous le faire entendre, c'est la seule explication plausible que j'ai trouvée. Il veut que nous dansions avec lui, que nous participions à sa transe. Il fait cela parce qu'il ne sait pas dire autrement combien il souffre, il s'y prend comme il peut, et comme je ne suis pas sourd à ce genre de choses je vous le dis : il faut l'aider.
Voulez-vous savoir ce qui réellement me touche chez cet être et pourquoi, malgré qu'il ne m'ait rien demandé et qu'à coup sûr je lui sois plutôt antipathique, je me décide à lui venir en aide et à solliciter votre coopération ? C'est non seulement, comme je vous l'ai déjà dit, qu'il me ressemble comme un jumeau, mais c'est surtout que cette similitude n'est pas vaine, et je vais vous en expliquer la raison.
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Cet être n'est pas une personne : ce n'est pas un masque quelconque égaré dans la farandole de la vie. Il ne fera pas à l'envi de ces détestables simagrées qui cherchent à s'attirer ces semblants de sympathies dans lesquels ces simulacres que sont les animaux politiques recherchent l'assurance et la valeur. Je tiens qu'au contraire en toute circonstance il préférera son indépendance au pesant regard d'autrui sur son attitude. Et cela, je trouve qu'il faut l'en louer et l'y encourager, pour difficile que ce fut et malgré la douleur que cela entraîne. Il faut qu'il persévère, et pour cela il a besoin de nous. C'est pour cela que je me propose, et que je vous propose avec moi, de l'aider.
- Bien ; que pensez-vous que nous devrions faire ?
Eh bien voilà : surtout le plus important, c'est de le délivrer de l'emprise que les psychiatres ont sur lui. S'il reçoit la visite d'infirmières c'est que les psychiatres s'affairent à son chevet, et c'est cela et cela seul qui doit le rendre fou. Pour moi je ne vois pas d'autres raisons. Ce sont les psychiatres qui entraînent chez lui cette défiance, et c'est à cause de cette défiance qu'il ne me reconnaît pas pour un semblable mais seulement comme un normal. Il faut l'arracher à cette emprise et le rendre à lui-même ; car voyez-vous, s'il est fou, qui d'autre que lui-même cela regarde-t-il ?
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S'il est fou il faut impérativement qu'il le soit pour lui-même, et non que cette folie elle-même soit une simagrée pour faire s'affairer les infirmières. Il faut donc le délivrer.
Mais ce n'est pas tout, c'est même loin d'être suffisant. S'il est en effet dans un tel malheur il ne faut pas l'y laisser non plus. Il faut, si vous suivez mon expression, lui faire passer un message pour lui signifier qu'il n'est pas seul à devoir faire semblant de considérer les autres comme des gens normaux tout en les méprisant considérablement, et sans cependant pouvoir s'empêcher de devoir reconnaître que c'est purement par ignorance. Il faut l'aider à se croire lui-même normal et non pas plus fou que celui qui cherche un réconfort vital dans des simagrées - ah, ces simulacres... Car il a bien droit, il raison même à mon avis, de chercher à s'éloigner de ces mauvaises raisons et de ces leurres stupides et inconsistants. On ne peut pas l'en blâmer, moins encore l'en empêcher, il faut à notre manière l'y encourager et lui faire savoir notre profonde admiration, notre reconnaissance complète pour ce choix. Il doit pouvoir, s'il le veut, rester fou mais sans souffrir, et c'est à cela que l'on doit l'aider. C'est atroce de souffrir...
- Bien bien. Et comment allons-nous nous y prendre ?
Je pense qu'il se méfie trop de moi :
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je suis trop normal à son goût, je ne suis pas suffisamment proche de lui, je fais partie des spectres de la réalité, des âmes vendues au cours du monde. Je vous l'ai dit, il me prend pour quelqu'un de normal, pour quelqu'un comme quelqu'un d'autre. Mais si vous, vous alliez le voir pour lui répéter tout ce que je vous ai dit, sans forcément lui spécifier d'où cela provient, mais seulement pour lui faire comprendre qu'il n'est pas seul, un peu comme la lettre d'un admirateur anonyme, eh bien je crois que ce serait de la plus grande efficacité, et peut-être alors faudrait-il renouveler l'expérience de temps en temps, lui faire sentir que cette admiration est profonde et continue, cela l'aiderait beaucoup j'en suis sûr...
Parce que voyez-vous, ce n'est pas humain ce vide dans les tripes qu'il se coltine pour l'heure. Je veux dire le vide est humain, c'est certain, mais pas qu'on soit seul à le supporter. Il faut l'en décharger un peu, sinon il devra abandonner, et ça ce serait une grande perte, ne croyez-vous pas ?
- Bien, je repasserai vous voir demain matin. Mademoiselle, vous voudrez bien lui mettre dix gouttes d'aldol... Ensuite nous irons porter la bonne nouvelle à son voisin d'en face.
Emmanuel Borde
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