Guilhem Semerjian

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Cul par-dessus tête

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Numéro 9 : Carnaval
(le cul à la place de la tête)

Fugue

Cul par-dessus tête


 
 
 
Il met le pied sur la première marche de l'escalier en pierre qui descend vers sa maison, soutenu par un compagnon. Derrière eux s'élèvent des bruits de fête finissante, les lampions s'éteignent, quelques pétards luttent encore contre le silence. Le joyeux équipage tient péniblement debout.
 
« Bon, tu vas arriver à rentrer chez toi maintenant ? Moi si je descends je n'arriverai jamais à remonter, et je n'ai pas du tout envie de dormir devant ta porte.
- Ne t'inquiète pas, cet escalier je le reconnais, c'est comme si j'étais déjà dans mon lit ! Et puis... et puis on a le pied marin dans la famille tu sais !
- C'est ça, c'est ça, pour naviguer sur la vinasse tu es très fort, mais pour rentrer au port tu as toujours besoin d'être remorqué. Allez va, bonne nuit, et essaie de ne pas réveiller toute ta famille.
- Merci l'ami, et bonne nuit à toi aussi. »
 
En tâtonnant il descend d'une marche, tangue un petit peu, reprend son souffle, prend appui sur le degré suivant.
Il glisse sur une flaque graisseuse. Son corps aviné dévale l'escalier. Sa tête rebondit lourdement contre les marches en pierre.

   

2

« Papa ? Papa ! »
 
Il ouvre péniblement les yeux sur ses enfants tapis en bas de l'escalier.
 
« Pas... pas encore couché les enfants ?
- Papa, tu saignes ! Excuse-nous, on voulait juste s'amuser avec toi, on voulait pas te...
- C'est toi, fille, qui tues ton père ?
- C'est nous papa, mais on voulait pas, on voulait juste...
- Hors de ma vue catin, tu me fais honte !
- Mais dis-lui qu'on a fait ça ensemble, dis-lui !
- ... Non c'est toi, toi toute seule, moi j'ai essayé de t'empêcher.
- Sois maudite, misérable, que le sang paternel que tu as versé te poursuive à tout... »
 
Son corps se contracte, dans un dernier souffle il murmure « jamais ».
 

* * *

 
J'ai perdu mon mari il y a huit ans, jour pour jour, le soir des fêtes du premier mai. C'était un bien brave type.

3

Oh c'est sûr, des fois il levait un peu trop le coude, mais que voulez-vous, il faut bien que les hommes s'amusent. Je le revois encore, au bas de l'escalier, le crâne fracassé, baignant dans son sang. C'est mon fils qui est venu me réveiller, en larmes, sanglotant « c'est elle, c'est elle, c'est sa faute ». Elle. Ma fille, sa jumelle. S'il pouvait l'avoir étranglé dans mon ventre, elle que je n'ai porté que pour faire le malheur de notre famille. Des faux jumeaux qu'ils disent... ah pour sûr c'était elle la fausse. Le temps de sortir de la maison et elle avait disparu, on a plus jamais entendu parler d'elle. Bon débarras, de toute façon si je l'avais revue j'aurais vengé son père à coups de bâton, et tout le village m'aurait aidé. Comment a-t-elle pu avoir l'idée de verser de l'huile dans cet escalier si raide, si ce n'est pour le tuer ? Et comment peut-on vouloir tuer son propre père ? Il faut vraiment que le démon ait guidé ses gestes. Je me demande si elle est encore en vie, mendiant son pain au bord des routes, ou si la honte et les remords l'ont étouffée. Heureusement qu'il me reste mon fils... si fier, si droit, l'image de son père. Mon seul et unique amour désormais.
Je ne veux pas qu'il sorte ce soir. Depuis que nous sommes seuls tous les deux je lui ai interdit ces fêtes du premier mai. J'aurais trop peur de le savoir dehors ce jour-là. Tous les ans un sombre pressentiment m'étreint, à chaque fois plus précis, comme s'il devait connaître le même sort que son père...

   

4

Non, il restera avec moi ce soir, et les autres soirs aussi, et plus jamais le malheur ne s'abattra sur nous.
 

* * *

 
J'irai. Mère pourra pleurer tout son saoul, j'irai. De quoi j'aurais l'air devant les autres sinon, alors qu'Antoine doit amener de l'eau de vie fauchée à son père et que Lison a promis de danser avec moi ? J'en ai assez de rater la fête tous les ans, de passer la soirée avec elle, à la voir sangloter devant le portrait de père. Il a glissé dans l'escalier, voilà, c'est tout, il a glissé. Bon, bien sûr, il y avait de l'huile sur une des marches, mais... de toute façon il était toujours plein comme une barrique, ça devait finir par arriver.
Elle me manque sœurette, on riait tellement ensemble. Je me demande pourquoi elle est partie. Une fois j'ai demandé à mère mais elle n'a pas voulu répondre. Même au village personne ne veut en parler. Peut-être qu'elle était fâchée parce que j'avais déchiré sa poupée ? Des fois je rêve qu'elle revient et que nos jeux recommencent, comme avant. Peut-être que ce soir elle sera à la fête, ça me ferait plaisir. Si elle est là je lui offrirai un tour en poney, elle aime tellement ça.
 
* * *

5

Alors te voilà enfin petit frère, tout fier dans ton costume trop grand pour toi. Tous les ans je me suis caché ici pendant la fête, dans ce grenier à foin en face de la maison, là où nous nous amusions comme... des enfants. Il faut croire que la mère est superstitieuse, elle doit avoir peur de te perdre, elle ne te laissait pas sortir ces soirs-là. Tu as grandi maintenant, tu commences à lui désobéir, très bien, tu deviens un homme. Mais si tu es un homme, il est temps que tu payes pour ce que tu as fait. Pourquoi m'as-tu désignée comme seule coupable ce soir-là, alors que nous avions eu l'idée de cette farce ensemble, alors que c'est toi qui as vidé la bouteille d'huile dans l'escalier ? Peu importe, si j'ai tenu si longtemps c'est en m'accrochant à cette idée de vengeance, il est trop tard pour des explications. Va t'amuser avec tes petits amis, et surtout bois, bois comme un homme, comme ton père. On se reverra tout à l'heure, en bas de l'escalier.
 

* * *

 
« Aaah... toi ?
- Et oui petit frère, c'est moi. Tu ne me reconnais pas ? Tu sais, vivre sur la route par tous les temps, ça fait vieillir plus vite. Toi aussi tu as changé, tu ressembles presque au père. Surtout comme ça, dans l'ombre, au milieu des marches, du sang sur le visage...

   

6

- Pour... pourquoi ?
- Mais tu n'as toujours pas compris, pauvre imbécile, que tu me condamnais par ton mensonge ce soir-là, que l'on ne pardonnerait jamais à une fille la mort de son père ? Tu es vraiment trop bête, ton sang ne vaut même pas l'huile que j'ai répandue ce soir.
- Pardon. Tiens.
- Un sou ? Tu veux acheter mon pardon ?
- Non. C'est pour... le poney. »
 
Elle sonne la cloche de la maison, enjambe le corps de son frère, et part se fondre dans les remous bruyants de la foule.

 

Guilhem Semerjian

 

 

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