Matthieu Angotti

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Une journée

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Numéro 9 : Carnaval
(le cul à la place de la tête)

Thème

Une journée


 
 
 
Le réveil a sonné alors que tous nous étions éveillés. Rassemblement le plus rapide de l'année : 1 minute 22. Nous tous nus dans la salle une. Distribution générale de costumes gris. Complets, trois pièces, une cravate élastique, tout parfaitement imité. Instantanément nous nous prenons pour lui. Alors pas question de plaisanter, nous entamons la journée du sérieux rictus. Nous prenons place, silencieux, autour de l'immense mais unique table, regards en coin, sourcils froncés. Le petit déjeuner est le plus digne du monde, le meilleur pour nous depuis un an. Pas une tâche sur les cravates, pas un reste dans les paniers à pains. Nous dévorons en douceur, méthodiquement, ponctuant de quelques mimiques notre air d'importance. Autour, de discrets employés, égaux à eux-mêmes, surveillent de loin, plutôt l'entrée que nous, et servent le café. Les croissants. Pour eux : comme tous les matins. Nos yeux ne trahissent aucune impatience. Nous concluons le repas par une cigarette anglaise. Pour tout le monde. Allumée par cet employé en uniforme qui ne sourit pas non plus.

   

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Chez lui c'est une habitude. Au milieu de la cigarette, nous devinons au loin l'arrivée de notre hôte. Un hôte exceptionnel. Nous ne le recevons qu'une fois par an. Il n'a pas le choix. Du reste, c'est lui qui en a décidé ainsi. Une journée sous notre bonne garde. Nous ne l'entendons qu'à peine, de loin, car pour l'heure il prend son premier repas, seul, dans la salle A voisine. Aussi vaste que la nôtre, c'est un fait exprès. La cigarette écrasée de la main gauche, méticuleusement, nous nous levons comme un seul homme. En file indienne, nous empruntons toujours silencieux le couloir un. Un an que nous ne l'avions pas traversé. Nous nous postons en ligne le long du mur sud de la salle A, face à notre hôte attablé. Déguisement rayé, sali à la main, une légère barbe, l'air interrogateur malgré lui face à nous, il est parfait. Nous contemplons les bras croisés cette tête baissée avaler ses tartines sèches trempées dans le lait. Nous lui demandons de se lever, c'est un ordre, avant qu'il n'ait reposé sa tasse à moitié pleine. A l'arène. Depuis les baies vitrées du couloir 2, que nous rejoignons prestement, nous le suivons des yeux. Il débouche du couloir A dans la cour, notre arène.
 
Lorsque le troisième gong a sonné, nous étions encore tous en ligne, immobiles, devant les baies vitrées. 11 heures. Il démarre la traditionnelle séance de pompes.

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Il est petit, seul dans la cour. Et puis, il n'a pas l'air d'aimer embrasser le béton à chaque baissée. Personne n'aime ça. Nous distinguons de dissymétriques auréoles étaler un peu d'humanité sous ses aisselles. Tout le monde l'a repéré, ça chauffe le cœur. Une partie de nous compte à mi-voix les aller-retour du rayé. Il a l'entraînement, le beau gosse. Au moins quelques semaines. A défaut d'avoir la charpente. Et quoiqu'il ait franchi la limite d'âge, à notre avis. Nous le soupçonnons de se teindre les cheveux. Parmi nous, quelques uns ont rompu les rangs, et marchent de long en large, en fumant des anglaises, la main lissant mécaniquement la cravate. Des regards se croisent. Des yeux vérificateurs d'attitude. Pas d'innovation, que de l'imitation. Un geste de travers serait mal pris, noté, retenu, payé plus tard. Nous ne parlons pas. Lui ne parle pas, alors nous non plus. Jamais le matin. Nous le couvons, un brin ennuyés maintenant. Parfois il relève la tête vers nous. Quel acteur ! Nous n'en revenons jamais de ses performances. Pas une once d'ironie dans ses regards. Pas un gramme de recul dans ses ardeurs. Il marche à cent pour cent. Du coup nous aussi. Nous imaginons que la réussite de notre carnaval tient à cela. Pas de fête si les acteurs flanchent. De vrais professionnels. Il a basculé sur les abdominaux maintenant, les séries de 20. Vu d'ici, tout de même, le costume est risible.

   

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Ceux qui matent le savent et évitent les regards croisés, de peur de sourire. Nous tentons d'imaginer des variantes pour la suite des événements. Ceux qui marchent et fument, réfléchissent. Tout le monde songe. A la suite des événements : l'après-midi le programme est constructif. Pas fixé, calme et silencieux, comme tous ces matins de notre histoire. L'après-midi, le sort des gens de l'arène dépend de l'humeur des gens du couloirs. Aujourd'hui, les rôles sont inversés, donc c'est lui qui dépend de nous. Les auréoles, c'est peut-être aussi un peu la trouille de voir arriver le déjeuner. Nous aussi subissons cette angoisse, parfois. Une fois par jour.
 
Le café est arrivé alors que nous n'avions rien décidé. Comme de coutume, quelques subalternes administratifs déjeunent à la table directoriale, donc ce jour-ci avec nous. Nous causons par petits paquets autour de chacun d'entre eux. Ils sont de bon conseil : ils en ont vu passer, des idées tordues de chef d'animation, des trouvailles pour occuper un tas de 50 mecs pendant des années. Ça défile, les gars comme les idées. Dans mon groupe, nous avons plutôt été vin rouge à table. Quelques verres, en remuant bien le nez avant de boire. Sans le savoir, nous sommes certains qu'il fait ça, lui. Tourner le verre, renifler, lever les narines au ciel, recommencer. Du reste, notre subalterne le confirme. Notre première idée majeure, dans mon bout-de-table, c'est de le faire venir pour le café. Un énième retour des choses.

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Il s'y prête, lui, de temps à autres, par bonne humeur. Histoire de faire le point. Il dit : de partir à la cueillette aux initiatives. De pomper des idées. Le groupe non pas d'à-côté mais d'après, a eu la même, d'idée. L'inviter pour le café. De loin nous réprimons nos rictus. Dignité oblige. Ce sont les subalternes qui règlent le différend. Nous gagnons. L'équipe adverse allume nerveusement une clope. Elle frétille synchrone du cil. C'est autorisé, rien à dire, car c'est un de ses tics, à lui. Son seul signe d'agacement physique. Ce type ne s'énerve jamais au-delà du battement de cil. A-t-il jamais crié de sa vie ? Depuis la salle A, il doit nous entendre. Un subalterne va le chercher. Il n'a pas fini son porridge. Les cernes accusent le coup des pompes. Tout de même, il a quelques cheveux gris. Et puis, son soupir est un poil appuyé quand il s'assoit. Il a le droit, on peut le comptabiliser comme pointe d'insolence sans gravité. Ce serait son appellation. Les autres groupes, rassemblés, nous ignorent. Ils échangent entre eux et les intermédiaires des considérations d'ordre général. J'ai bien peur qu'ils ne parlent politique. Ou bien des Etats-Unis. Nous croyons toujours qu'un chef, ça parle des Etats-Unis. Ou alors ils listent les activités potentielles de l'après-midi. Le rayé s'assoit. Il se gratte un peu, pose ses mains sur ses cuisse, incline la tête, demande s'il peut fumer. Non. Lui n'a jamais accepté. Pas en salle une. L'un de nous sept doit se dévouer pour parler. Le subalterne a récupéré un carnet et griffonne, en commençant par apposer le nom de

   

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l'interrogé. Il demande au bougre de se redresser. Le bougre renifle. L'un de nous sept, c'est chacun notre tour en fait, avec une question par tête de pipe. C'est une expression à lui, tête de pipe. Alors, tête de pipe ! dit-il. Mais pas aujourd'hui, pas dans ces circonstances, pour ce café. Je lui pose ma question en quatrième, à propos des économiseurs de chauffage cellulaire. Je l'appelle tête de pipe.
 
Il nous a bien fallu 36 minutes 15 pour décider de l'épreuve qui suivra le gong de 16h12. Une initiative ancrée dans les mœurs, ce gong à cette heure absurde. Je crois bien qu'il l'a cueillie au cours d'un échange-café. Un de nous qui avait essayé de faire de l'esprit. Avec lui cela ne marche jamais. 36 minutes 17, je confirme, que nous discutons ferme. On peut même parler de frictions : les camps se multiplient et les invectives fusent. Le registre reste châtié mais les gestes sont menaçants. Les intermédiaires mettent en garde. Pas d'excès, il faut garder les rôles. J'aperçois quelques truands qui dénouent leur cravate. Il paraîtrait qu'à 16h12, le patron, d'habitude, se le permet. Ce qui me paraît louche. Je me tiens droit, moi, à peine si je fume un peu trop. Je suis pour lui offrir un peu de paix : une pause banc. De fait, la 16h12 est un classique du genre. Le moment de calme, la sieste des gamins. Les féroces sont contre. Voilà deux heures qu'ils ne contiennent plus leur sourire en voyant peiner le patron dans la cour, et même 42 minutes qu'ils lui jettent des ballons.

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Une balle au prisonnier, au sens propre du terme. Lui seul, nous réunis dans la coursive vitrée. Un jeu qui n'est plus une idée à lui. Simplement, les subalternes ont toléré l'initiative. Quant aux sourires, je laisse aux féroces le soin d'imaginer que parfois lui aussi sourit. Bref, je me pose par terre, dos au mur, et je ne regarde plus. Je passe la main dans mes cheveux, je ferme les yeux. Nous sommes plusieurs côte à côte. Las. Après, je re-prête attention aux féroces. Un l'est particulièrement. Il tuerait pour être patron. Blaireau. Blaireau que je respecte. Pendant la phase qui suit, un jeu de simulation de combat entre notre hôte et les subalternes, il hurle et lance des olas. La meute suit. Nous basculons carrément à côté de la plaque. Fini de jouer : petit à petit les féroces reprennent leur rôle quotidien. Mon voisin se lève et part au sacrifice, leur faire remarquer. Faire respecter les règles. L'autre blaireau lui déchire sans se presser le costume trois pièces. Des imbéciles rient. Mon voisin revient, redevient mon voisin. Avec moi il regarde les olas. A-t-on de mémoire d'homme déjà vu un directeur faire la ola ? Directeurs de pacotille, vous ne méritez pas le carnaval. Bientôt, je vais me lever.
 
C'est le subalterne Alain qui a saisi mon poing avant qu'il atteigne la face du féroce en chef. Alain, mon ami. Mon garde favori. Il n'a pas changé de costume, lui, aujourd'hui. Toujours ces foutus galons sur la chemise bleue. J'ai réagi

   

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quand notre hôte s'est pris une balle de pétanque dans les côtes, tirée depuis la coursive, à 20 mètres. Car, bien sûr, lui n'aurait jamais fait ça. La baston démarre, sans moi, bloqué le premier. Je fulmine. Alain-le-garde me traîne de force. Ses collègues l'imitent, chacun un camarade sous le bras. Marrant tout de même, qu'eux n'aient pas de carnaval. Je veux dire : qu'ils restent inchangés. Ils sont au milieu. Tout s'inverse mais pas le milieu. La pyramide les perfore des deux côtés. Les sandwichs sociaux, on devrait les appeler. Pas nous, nous on est tout en bas. Sauf aujourd'hui, comme une fois par an. Ce jour annuel où les 50 détenus de la prison endossent le costume du dirlo. Et réciproquement. C'est son idée. On décompresse. On dynamise. On accepte. Un jour tous les 365. Et les gardes, au centre, restent les gardes, au centre. Je rejoins ma cellule. Nous la rejoignons tous. Et le pire, c'est qu'on est tous soulagés. Mais vraiment tous. On reprend les tenues rayées, dans la joie. On a presque envie de chanter. On se fait engueuler, dans la joie. Le directeur apparaît furtivement, en costume gris, et décoche trois phrases de remerciement. Je n'ai qu'un mot en tête de pipe : vénération.

 

Matthieu Angotti

 

 

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